Le Morse et le Menuisier

Ici, la version finale de ma tradaptation du poème ‘The Walrus and the Carpenter’ de Lewis Carroll (1832-1898) dans ‘(Alice) de l’Autre Côté du Miroir’ (publiée précedemment comme commentaire sur la version de 4Z, puis légèrement modifiée):

Le Soleil caressait les flots,
S’efforçant à tout prix
De rendre, si possible, l’eau
Luisante et aplatie –
C’était bizarre – on était au
Plus profond de la nuit.

La Lune brillait en boudant:
Le Soleil – son avis –
N’y avait rien à faire, quand
Le jour était fini:
« C’est insolite et insolent,
Qu’il soit, » dit-elle, « Ici. »

La mer était extrêmement
Mouillée – le sable, aride;
Il n’était aucun nuage, dans
Le ciel tout à fait vide –
Pas d’oiseaux non plus, voltigeant
Par ce néant solide.

Le Morse – aussi, le Menuisier –
Flânaient par là, tous deux;
Ils contemplaient, apitoyés,
Ce terrain sablonneux,
Disant, « Si c’était déblayé,
Tout ça, ce serait mieux! »

« Si sept servant’s à serpillière
Le balayaient six mois –
Est-ce qu’il en resterait à faire? »
Dit le Morse, « Tu crois? »
« J’en suis certain, » dit son compère,
En proie au vif émoi.

Le Morse dit, « Les Huîtres, là!
– Qui de vous est d’accord
Pour faire un tour, le long de la
Grève? – Un avis d’abord:
Les places sont limitées à
Quatre, pour vot’ confort! »

L’Huître doyenne le toisa,
Mais choisit de se taire;
L’Huître doyenne clignota,
Remuant sa crinière –
Façon de dire, ell’ quittait pas
De sitôt, l’huîtrière.

Mais quatre jeunes s’y ruèrent,
Leur toilette achevée,
Chacune avec sa bonne paire
De bottes, bien cirées –
Bizarre – puisqu’ell’s n’avaient guère,
Chacune, qu’un seul pied.

Sautant par l’écume et le grès
Pour affluer au bord,
Des douzain’s les suivaient de près,
Comme par un accord
Qu’ell’s auraient fait, de sautiller
Pour battre le record.

Le Morse – aussi, le Menuisier –
Continuaient un temps,
Avant de trouver un rocher
Qui servirait de banc:
Devant ces deux, les crustacées
S’alignaient patiemment.

Le Morse dit, « L’heure est venue
D’aborder plusieurs choses –
Les chalutiers, les choux cabus,
Les chahs, et pour quell’ cause
Les chameaux, tous, ont obtenu
Des ailes bleues et roses. »

« Mais attendez, » crièrent-elles,
« Nos forces sont moyennes –
Ces efforts inhabituels
Nous ont privées d’haleine. »
« Pas de souci, » dit-il, « Mes belles –
Reprenez l’oxygène. »

« Un pain complet – notre premier
Besoin, puis du vinaigre –
J’apprécie, » dit le Menuisier,
« Qu’aucune d’ell’s soit maigre –
Ça nous fera, pour le gosier,
Un repas bien intègre. »

Devenues pâles tout à coup,
Les Huîtres s’écrièrent
Tout’s à la fois, « Le plat, c’est nous!? »
Le Morse dit, « Mes chères,
La nuit est belle – admirez-vous
La vue, qui doit vous plaire?

Vous possédez un goût si rare –
Si cultivé, si fin – « 
Son ami ne dit rien, à part,
« Veux-tu passer le pain?! –
Tu serais moins sourd, moins bavard,
Ça irait mieux, enfin. »

Le Morse ajouta, « C’est dommage,
De leur faire un tel tour,
Lorsqu’ell’s ont montré tel courage
Pour trottiner autour. »
La réplique à ce bel hommage:
« T’as tartiné trop lourd! »

Tenant son gros mouchoir devant
Son gros visage en pleurs,
Le Morse pursuivit pourtant,
« Il me faut surtout leur
Montrer ma peine » – et ce disant,
Les triait par ampleur.

« On s’est bien divertis ce soir,
Mesdam’s – on prend la route? »
Dit son collègue, un peu plus tard –
Sans réponse, aucun doute.
Ce n’était pas bizarre, car
Ell’s étaient mangées, toutes.

8 replies on “Le Morse et le Menuisier”

  1. Éclaircie dit :

    Je viendrai lire et commenter plus tard, là j’ai eu ma dose d’émotions ce matin.
    Il va falloir trouver comment déverrouiller vos textes tout seul, car si je dois le faire, j’ai peur de faire une sottise et effacer ou pire déformer votre composition (c’est pour ça que Viv’ notre admin ne voulait pas me donner cette possibilité : il connait si bien sa mère et ses défauts… (très désorganisée, par moment, je ne fais que des bêtises).

    • Yvains dit :

      Le Morse dit, « L’heure est venue
      D’aborder plusieurs choses –
      Les caboteurs, les choux cabus –
      Et puis pour quelle cause
      Les cochons, tous, ont obtenu
      Des ailes bleues et roses. »

  2. Pascal ROY dit :

    Belle performance.
    Je ne comprends pas vraiment :
    … pour nous ‘lever les vitres’,
    Le long de cette grève? »
    L’on dit – et c’est à juste titre –
    Ça donne de beaux rêves! »

    • Yvains dit :

      Merci, Pascal, ça m’aide énormément! Je voulais dire quelque chose come, « Cela nous donnera de l’air », et ce que j’ai fait ne l’exprime donc pas en français. Je vais chercher une autre expression plus juste et surtout, plus français.

      Littéralement, cette stance se traduirait comme: « O les Huitres, venez faire une marche avec nous, » implora le Morse, « Une marche divertissante, une conversation divertissante, le long de cette plage saumâtre – on peut pas accepter plus de quatre, pour pouvoir donner une main à chacune. »

      Vous avez identifié l’endroit où j’ai eu beaucoup de difficultés, et où je me suis le plus éloigné (même trop) du sens originel!

      Merci encore, il va falloir que je réfléchisse!

    • Yvains dit :

      Bonjour, Pascal!

      Il m’a fallu de longues heures pour arriver à une solution que j’espère meilleure – vous me direz si elle est raisonnable ou non. C’était vraiment, de loin, la partie la plus difficile, pour faire le compromis entre le sens et la rime – mais je suis très reconnaissant de ce que vous vous soyez donné la peine de me signaler la laideur – n’étant pas français, je sais que je fais souvent des fautes, et c’était vraiment gentil de votre part! Donc:

      Le Morse dit, « Les Huîtres, là –
      Voulez-vous que l’on sort
      Prendre l’air sain, le long de la
      Grève? – un avis d’abord –
      Les places sont limitées à
      Quatre, pour le confort! »

  3. Pascal ROY dit :

    Bonjour Yvain,
    J’ai seulement dit que je ne comprenais pas. La laideur et la beauté sont des notions trop subjectives. Mais vous me dites que vous n’êtes pas français ? Je suis impressionné. (Du point de vue de l’expression, il y a des français qui sont moins français que vous et qui s’expriment aussi bien qu’un « google translate »). Quant à votre poème, je n’ai pas noté de maladresses qui trahiraient que vous n’êtes pas français. Il faut dire aussi que la licence poétique vous autorise à tordre un peu la langue pour faire des rimes. J’adore cette dernière version !

    • Yvains dit :

      Bonjour, Pascal –
      Vous êtes vraiment trop gentil!

      J’ai la maladie de continuer toujours longtemps à remanier tout ce que j’écris – parfois pendant des années! Mais je crois… que c’est ici la finale version finale. 😀 (Vous m’avez déjà énormément aidé, mais si vous remarquez même la moindre erreur, je serais infiniment reconnaissant que vous me la signalez) :

      Le Morse et le Menuisier

      Le Soleil caressait les flots,
      S’efforçant à tout prix
      De rendre, si possible, l’eau
      Luisante et aplatie –
      C’était bizarre – on était au
      Plus profond de la nuit.

      La Lune brillait en boudant:
      Le Soleil – son avis –
      N’y avait rien à faire, quand
      Le jour était fini:
      « C’est insolite et insolent,
      Qu’il soit, » dit-elle, « Ici. »

      La mer était extrêmement
      Mouillée – le sable, aride;
      Il n’était aucun nuage, dans
      Le ciel entièrement vide –
      Pas d’oiseaux non plus, voltigeant
      Par ce néant solide.

      Le Morse – aussi, le Menuisier –
      Flânaient par là, tous deux;
      Ils contemplaient, apitoyés,
      Ce terrain sablonneux,
      Disant, « Si c’était déblayé,
      Tout ça, ce serait mieux! »

      « Si sept servantes à serpillière
      Le balayaient six mois –
      Est-ce qu’il en resterait à faire? »
      Dit le Morse, « Tu crois? »
      « J’en suis certain, » dit son compère,
      En proie au vif émoi.

      Le Morse dit, « Les Huîtres, là –
      Qui de vous est d’accord
      Pour faire un tour, le long de la
      Grève? – Un avis d’abord:
      Les places sont limitées à
      Quatre, pour le confort! »

      L’Huître doyenne le toisa,
      Mais choisit de se taire;
      L’Huître doyenne clignota,
      Remuant sa crinière –
      Façon de dire, ell’ quittait pas
      De sitôt, l’huîtrière.

      Mais quatre jeunes s’y ruèrent,
      Leur toilette achevée,
      Chacune avec sa bonne paire
      De bottes, bien cirées –
      Bizarre – puisqu’ell’s n’avaient guère,
      Chacune, qu’un seul pied.

      Sautant par l’écume et le grès
      Pour affluer au bord,
      Des douzaines suivaient de près,
      Comme par un accord
      Qu’elles auraient fait, de sautiller
      Pour battre le record.

      Le Morse – aussi, le Menuisier –
      Continuaient un temps,
      Avant de trouver un rocher
      Qui servirait de banc:
      Devant ces deux, les crustacées
      Se rangeaient patiemment.

      Le Morse dit, « L’heure est venue
      D’aborder plusieurs choses –
      Les caboteurs, les choux cabus –
      Et puis pour quelle cause
      Les cochons, tous, ont obtenu
      Des ailes bleues et roses. »

      « Mais attendez, » crièrent-elles,
      « Nos forces sont moyennes –
      Ces efforts inhabituels
      Nous font perdre l’haleine. »
      « Pas de souci, » dit-il, « Mes belles –
      Reprenez l’oxygène. »

      « Un pain complet – notre premier
      Besoin, puis du vinaigre –
      J’apprécie, » dit le Menuisier,
      « Qu’aucune d’ell’s soit maigre –
      Ça nous fera, pour le gosier,
      Un repas bien intègre. »

      Devenues pâles tout à coup,
      Les Huîtres s’écrièrent
      Toutes à la fois, « Le plat, c’est nous!? »
      Le Morse dit, « Mes chères,
      La nuit est belle – admirez-vous
      La vue, qui doit vous plaire?

      Vous possédez un goût si rare –
      Si cultivé, si fin –  »
      Son ami ne dit rien, à part,
      « Veux-tu passer le pain?! –
      Tu serais moins sourd, moins bavard,
      Ça irait mieux, enfin. »

      Le Morse ajouta, « C’est dommage,
      De leur faire un tel tour,
      Lorsqu’elles ont montré tel courage
      Pour trottiner autour. »
      La réplique à ce bel hommage:
      « T’as tartiné trop lourd! »

      Le Morse pursuivit pourtant –
      « Il me faut surtout leur
      Montrer ma peine » – et ce disant,
      Les triait par ampleur,
      Tenant son gros mouchoir devant
      Son gros visage en pleurs.

      « On s’est bien divertis ce soir,
      Mesdames – on prend la route? »
      Dit son collègue, bien plus tard –
      Sans réponse, aucun doute.
      Ce n’était pas bizarre, car
      Elles étaient mangées, toutes.

  4. Éclaircie dit :

    Vous êtes assez (complètement même) géniaux Bossman et Yvains.

    Poésie fertile a un bien beau printemps, grâce vous.
    Je reviendrai pour commenter…

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.