Mémé ( suite )

Mme Augustin Fernande avait pour habitude de faire ses courses tous les matins à 9h00 à la supérette du quartier afin d’éviter l’oppression grégaire des artères confites aux caisses.
Elle sortait du bloc 232 réglée comme un métronome détraqué, quand il lui sembla reconnaître, devant le massif de bégonias, la balle perdue de son petit-fils Nestor.
Sa préférée qu’il avait réclamée deux mercredis durant, avec force larmes, cris, mouvements désordonnés des bras et des jambes, menaces de sauter par-dessus la balustrade sécurisée si on ne la lui retrouvait pas sur le champ. Mme Augustin, désarmée, et il faut bien l’avouer, totalement impuissante, se confia à Mme Cendres, sa plus proche voisine qui conseilla bonus malus de flanquer une bonne paire de claques à ces « merdeux qui vous empoisonnent le peu d’oxygène qui nous reste ».
C’est donc, dans un immense soupir de soulagement que la vieille dame se pencha pour ramasser l’objet. Elle ne comprit pas tout de suite. Il fallut un temps certain à ses yeux usés pour envoyer l’information adéquate « Fernande, ce que tu tiens dans ta main gauche n’est pas la balle de Nestor, c’est un œil crevé ! »
Nestor serait très déçu quand il viendrait.
Il faudrait encore trouver une parade en achetant la « compensation transitoire de la résilience » sans doute une voiture ou une armée de « warmers » hideux.
En attendant que faire ?
Elle préféra déposer sa découverte sur le rebord de la fenêtre du gardien qui la fit rouler dans l’herbe en ouvrant ses persiennes.
Il aurait été perdu à jamais, si Mr Poulit n’était descendu chercher dans le massif de bégonias ses jumelles qui venaient de choir à l’instant même où il s’apprêtait à observer Mlle Fremont, sa voisine des « Palétuviers ». C’était le dernier passe-temps qu’il volait à la vie sans Folichon. Dire qu’il tenait à ses jumelles comme à la prunelle de ses yeux et bien facile. Mais elles l’aidaient vaillamment à garder le cap.
Tandis que Victor fouillait les tubéreux, Mlle Millot chuintait en ballerines dans le hall d’entrée tout affairée au postage de son dernier courrier « à qui de droit » ; les rencontres farceuses les firent se percuter. Comme ni l’un ni l’autre ne s’appréciait ils reculèrent tous deux dans un bel élan dégoûté. Bien entendu c’est Honorine qui trouva « l’œil » ; elle en profita pour faire remarquer à Mr Poulit l’imprudent :
– Monsieur Poulit, bien que nous soyons heureux que vous ayez fait piquer votre cabot insupportable, nous déplorons une fois encore votre négligence, merci de fermer votre poubelle, et de trier vos déchets car enfin que fait cette « chose » dans les plantes ? »
Victor Poulit ne sut que répondre à la vieille garce qui le harcelait depuis bientôt vingt ans. Au début il avait pris ses remarques pour des avances qui le faisaient reculer, mais au fur et à mesure que s’ouvrait démesurément sa lucidité il avait dû se rendre à l’évidence Mlle Millot le méprisait.
– Madame…
– Mademoiselle !
– Madame, cet « œil » ne m’appartient pas.
Allons bon, voilà que l’incroyable revenait à la charge alors que la cité somnolait depuis deux jours.
C’en est trop grogna Honorine en serrant les caries. Elle siffla entre ses lèvres, poussa le pauvre Victor dans le weingartia, et remonta chez elle ajouter post scripta et nota bene incendiaires.
L’œil posé sur le gravier semblait narguer le monde.
Victor, désemparé avait abandonné ses recherches dans l’inextricable Poncirus trifoliata où dormiraient désormais ses chères jumelles.
Il en était là de son deuil optique, quand il aperçut, traversant la pelouse interdite aux piétons, Anthelme Closerie qui le saluait de loin d’un petit geste amical.
Seul.
Honoré Lilas, pas complètement remis de la « tête perdue », avait pris un congé sans solde.
Anthelme semblait de bonne humeur, il était sur une piste.
Il faillit écraser « l’œil » sous ses mocassins en cuir beige.
Peu surpris par la trouvaille.
A vrai dire il s’y attendait.
Tout s’inscrivait dans un ordre logique :
Le corps.
Le tronc.
La tête.
L’œil.
Ah !
Pendant qu’il faisait part de ses supputations éclairées à Poulit au bout du rouleau, Mme Epinard vint aux nouvelles et sonna le tocsin médiatique en peu de temps.

3 replies on “Mémé ( suite )”

  1. 4Z2A84 dit :

    Grâce à madame Epinard l’immeuble et sans doute aussi tout le voisinage sera informé de la découverte de l’œil. Un œil plus sympathique que celui de Bataille dans son « Histoire de l’Œil » (longtemps « à l’Index »), mais vraisemblablement moins opiniâtre que celui de Hugo (« L’œil était dans la tombe et regardait Caïn »), quoique…
    Le raisonnement d’Anthelme nous laisse espérer que la prochaine découverte sera infiniment moins sanglante : un ongle ? un poil ? un filet de salive ?
    On se demande ce que monsieur Poulit trouve à mademoiselle Frémont dont un lecteur ayant quelque ressemblance avec le « héros » du film « Fenêtre sur cour » attend une description précise de ses attributs…
    Tout dans ce texte nous fait espérer que son Auteure ne nous fera pas languir trop longtemps avant de nous en offrir la suite.

  2. Elisa-R dit :

    Que l’on puisse confondre la balle préférée de Nestor avec un oeil crevé est aussi horrible que drôle.
    Bien que cet immeuble semble être le cadre d’amusements sans fin, je préfère en oublier l’adresse le jour où je chercherai à me loger. En revanche, ma situation de lectrice bien à l’abri derrière son écran est un ravissement toujours renouvelé.
    Bise à mémé.

  3. Éclaircie dit :

    Fabuleux ! pas une phrase n’échappe à cette ambiance loufoque. Tout est aussi invraisemblable que tellement plausible.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.