À propos des nouveaux mariages

 

 

Né en Provence, je suis monté à Paris dans les années 60. J’étais auparavant tombé amoureux d’un savon noir mais ma mère, grosse caisse à l’Opéra de Marseille, avait déclaré sur un ton péremptoire : pas de mésalliances dans la famille ! Mon père, rasoir électrique à têtes flottantes, muni d’une tondeuse intégrée avait laissé faire.

Pour moi le petit savon de Marseille, découvrir Paris et rencontrer une lessiveuse au long cours, née dans un lavoir, j’allais dire un manoir, fut la chance de ma vie.

Nous nous sommes mariés presqu’aussitôt. Les premières années furent difficiles, nous habitions sous les combles d’un vieil  immeuble haussmannien, avec un seul point d’eau dans les couloirs, sans gaz sans électricité, mais nous nous aimions.

On a eu deux fils à couper le beurre. Le premier, vif et tranchant ne redoutait ni l’Emmenthal ni le Comté. Je me souviens que pour sa première communion, nous lui avions offert des poignées en acajou dont il n’était pas peu fier.

Son cadet, de complexion plus fragile avait un faible pour le beurre doux. Le soir, on entrait subrepticement dans sa chambre et nous le regardions dormir.

Un vrai lépiduculaire* s’extasiait sa mère. Il faut dire qu’il avait la particularité unique de couper le beurre en arc de cercle, ce qui n’est pas un exercice facile et qui l’amenait à dormir comme un collier de perles, ses poignées sagement alignées.

Ce fut pourtant lui qui se maria le premier à Lamotte Beuvron avec un carburateur dont il eut un fils, un melon joufflu, qui, bien que tirant le diable par la queue, garda son caractère  joyeux jusqu’à sa mort. Au cours d’une cérémonie émouvante, son oncle le découpa en tranches fines enveloppées dans du Serrano.

Le carburateur eut des pépins dont il se serait bien passé, malgré des tours de vis, sa richesse se ralentit, il manqua d’air  et il ferma définitivement son clapet en 62.

Notre fils aîné s’est finalement marié avec un concombre chlorotique, né sous serre, de nouvelles tranches de vies, une génération pousse l’autre. Nous nous entendons très bien avec sa belle-famille. La mère est flûte traversière et le père rond de serviette dans un pensionnat pour jeunes filles orphelines. Ils habitent Jouy-Le-Moutier ou Jouy-en-Josas, je ne sais plus très bien, avec l’âge, je glisse sur une pente savonneuse.

 

 

*Lepiduculaire : qui a de belles oreilles (du latin lépidus, élégant, auricula, oreille)

4 replies on “À propos des nouveaux mariages”

  1. 4Z2A84 dit :

    Ce marseillais de Paris dispose d’un verbe étonnant. On le lit avec plaisir. La chosification des personnages est d’un admirateur d’Arcimboldo.

  2. Heliomel dit :

    Tout à fait. À propose de peintre, mardi, direction Guardi et Canaletto au programme, belle journée en perspective! Amitiés

  3. Éclaircie dit :

    A consommer sans modération !

  4. OulRa dit :

    Du savon au concombre, cette généalogie est pleine de fantaisie. Un joli fromage de tête bien faite.
    Fête.

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