Drôle de cadeau

Depuis trois plombes, Colin cherchait les murs de la chambre, un tableau à la main, à moins que ce ne fut la chambre qui cherchait Colin.

Pourtant dans l’ombre, une surface palpitait, cloison ? paravent ? Nul ne savait. D’ailleurs nul n’était là. Ou Nul était là. La ville bien présente s’appuyait à tous les réverbères pour entrer dans les interstices des vies assoupies sur les sofas et les banquettes.

Pourquoi Colin avait-il immortalisé Chloé (qu’il écrivait toujours Cloé, non qu’il fut illettré, mais que les H ne l’inspiraient point) sur une toile noire. Elle dont c’était la couleur fétiche, le Tout disait-elle, lorsqu’enfin elle parlait.
Ses amis l’entouraient inquiets de le voir se pâmer d’amour pour une ombre, dont le corps épousait trop bien rideaux et tentures, les idées le néant, et la vie le vide.

Cloé avait dû être fillette rieuse, riante, « aimeuse », aimante. Qui avait profité de ces élans ? Une rivière sans doute, un fleuve peut-être, ou même l’océan, de nuit, lorsque seules les vagues semblent vivantes, par le grondement qui s’échappe de l’écume- de « l’écume des jours ».
Colin s’enivrait d’iode en plein Paris, ou Rome ou Londres. Il espérait encore pouvoir présenter l’huile à peine sèche, que la térébenthine avait épargnée. Accrocher comme une auréole au-dessus du siège de celle qui sourirait alors.

Que vaut un sourire lorsque la bouche est absente ?
-« Chloé, Chloé ! Ton parfum voyage au ras du parquet comme les embruns au-dessus du Lac de Serre-Ponçon ».
On ne peut rêver, si l’objet du rêve s’enfuit toujours dans la pénombre, se cache sous le moindre escalier, se drape dans un linceul pour nouveau-né, ou se tapit sous la cendre après que le charbon fut consumé.
-« Chloé, Chloé !
Ne regarde pas la toile, tu ne verras que mon propre gouffre, avec nos peurs qui se tordent comme sorcière sur un bûcher ».

-« Cloé, Cloé ! Jamais plus je n’écrirais fragrances que je rêve de transformer en fragances, tellement plus doux à ta peau, à la mienne, à nos langues et nos tympans afin que nous dormions, calmes et rassurés au chevalet de nos couleurs retrouvées ».

10 replies on “Drôle de cadeau”

  1. Éclaircie dit :

    exercice proposé par un site, dans la rubrique prose, j’ai aimé le faire.

  2. 4Z2A84 dit :

    Mis à part quelques détails qui me gênent un peu, ce texte me plaît. Le paragraphe qui commence par « Cloé avait dû être une fillette… » est ravissant. Comment rester insensible à cette interrogation : « Que vaut un sourire lorsque la bouche est absente ? » A propos d’interrogations, on en formule après lecture, car les personnages de cette sorte de poème en prose nous demeurent bien mystérieux…

  3. Orgue-rouge dit :

    Vian m’a accroché le coeur très jeune, alors ce texte, je l’aime, tout simplement.

  4. Éclaircie dit :

    Oui, Vian, je l’avais enfoui dans mon cerveau puis il a rejailli aussi superbe.

    (je modifierai en commentaires , mais ces jours le cerveau est inapte à l’exercice)

  5. Éclaircie dit :

    exo sur site :
    les consignes :

    Respecter le titre : « vitriol »

    Placer ces deux vers (comme bon vous semble) :
    « L’étreinte qui berçait, inutile, nos ombres »
    « Ma lèvre à ta gorge bleuie »

    Placer si possible les mots : lys, jurant, viens/vient.

    C’est tout ?
    Ben… oui.
    Fastoche, hein !

    ma contribution :

    Vitriol

    Lorsque la caresse cessa
    Le corps inerte, disloqué
    Semblait enfin dormir en ce pré
    Le vent osa s’approcher
    Comme l’étreinte qui berçait, inutile, nos ombres
    Le ruisseau étalait cette couleur sanguine
    Scandant le geste mille fois répété
    De ma lèvre à ta gorge bleuie
    Nous avions communié
    Dans cet enfer splendide
    Que seuls les enfants grandis trop vite
    Savent créer et découdre au matin

  6. 4Z2A84 dit :

    Vitriol
    .
    VIENS mordre de TA LEVRE BLEUIE
    MA GORGE chère vampire
    Et que L’ETREINTE QUI alors nous unira
    Se resserre de sorte que nous ne formions plus
    Qu’un seul corps
    Comme NOS OMBRES se marient
    Se pénètrent puis s’estompent
    A leur place se dresse INUTILE un LYS
    Celui-là même que BERCAIT la brise
    Dans notre Eden
    Quand nous nous regardions tendrement
    En JURANT de ne jamais céder
    Aux avances de Dracula
    – Plutôt le noyer dans du vitriol

  7. Éclaircie dit :

    Joli : (enfin, non, beau !)
    en fait je m’aperçois que j’ai mangé la moitié des consignes, pourtant le sujet me plaisait, je referais un matin avant le jour, meilleur pour les vampires.

  8. 4Z2A84 dit :

    Les consignes sont faites pour être détournées.

    • Éclaircie dit :

      oh, détournement d’ordre mineur, ça va chercher loin …Si je laisse mon bagage à la consigne, perdez-le détournez-le écrasez-le. il ne contenait que scorpion venimeux fait homme. Car les scorpions, comme les taureaux ont droit de cité loin des cités. Rien n’arrêtera le flot de l’eau, celle qui me prend et m’entraîne en mes amonts pour des amours à rebrousser le jour.

  9. lobut dit :

    Bof! juste un mot pour éclaircie
    qui pourrait etre parisienne mais jurassienne de coeur!
    dominic

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