Poème de Victor Hugo

Extraits d’un Poème de Victor Hugo

MAGNITUDO PARVI

(Grandeur de ce qui est petit)

(extraits)

…..

Lui, ce berger, ce passant frêle,
Ce pauvre gardeur de bétail
Que la cathédrale éternelle
Abrite sous son noir portail,

Cet homme qui ne sait pas lire,
Cet hôte des arbres mouvants,
Qui ne connaît pas d’autre lyre
Que les grands bois et les grands vent
…….
Seul, toujours seul, l’été, l’automne ;
Front sans remords et sans effroi
A qui le nuage qui tonne
Dit tout bas : Ce n’est pas pour toi !

Oubliant dans ces grandes choses
Les trous de ses pauvres habits,
Comparant la douceur des roses
A la douceur de la brebis,

Sondant l’être, la loi fatale ;
L’amour, la mort, la fleur, le fruit ;
Voyant l’auréole idéale
Sortir de toute cette nuit,

Il sent, faisant passer le monde
Par sa pensée à chaque instant,
Dans cette obscurité profonde
Son oeil devenir éclatant ;

Et, dépassant la créature,
Montant toujours, toujours accru,
Il regarde tant la nature,
Que la nature a disparu !

Car, des effets allant aux causes,
L’oeil perce et franchit le miroir,
Enfant ; et contempler les choses,
C’est finir par ne plus les voir.

La matière tombe détruite
Devant l’esprit aux yeux de lynx ;
Voir, c’est rejeter : la poursuite
De l’énigme est l’oubli du sphynx.
Il ne voit plus le ver qui rampe,
La feuille morte émue au vent,
Le pré, la source où l’oiseau trempe
Son petit pied rose en buvant ;

Ni l’araignée, hydre étoilée,
Au centre du mal se tenant,
Ni l’abeille, lumière ailée,
Ni la fleur, parfum rayonnant ;

Ni l’arbre où sur l’écorce dure
L’amant grave un chiffre d’un jour,
Que les ans font croître à mesure
Qu’ils font décroître son amour.

Il ne voit plus la vigne mûre,
La ville, large toit fumant,
Ni la campagne, ce murmure,
Ni la mer, ce rugissement ;

Ni l’aube dorant les prairies,
Ni le couchant aux longs rayons,
Ni tous ces tas de pierreries
Qu’on nomme constellations.

Que l’éther de son ombre couvre,
Et qu’entrevoit notre oeil terni
Quand la nuit curieuse entr’ouvre
Le sombre écrin de l’infini ;

Il ne voit plus Saturne pâle,
Mars écarlate, Arcturus bleu,
Sirius, couronne d’opale,
Aldebaran, turban de feu ;
Ni les mondes, esquifs sans voiles,
Ni, dans le grand ciel sans milieu,
Toute cette cendre d’étoiles ;
Il voit l’astre unique ; il voit Dieu !
….

Victor Hugo (« Les Contemplations »).

5 replies on “Poème de Victor Hugo”

  1. Éclaircie dit :

    Des octosyllabes de Victor Hugo, à savourer bien sûr. Pour le rythme, pour la musique, pour la richesse, et pour le fond. On rêve alors d’être ce berger. Rapporté à notre époque et mes (nos?) croyances, ce Dieu final me gêne, savons-nous par qui ou quoi le remplacer ?
    Merci du partage.

  2. 4Z2A84 dit :

    Je me doutais que ce Dieu serait mal accepté par certain(e)s…
    Pour Hugo Dieu est le Grand Inconnu; la mort seule peut nous révéler la vérité. Il existe également un Hugo panthéiste. Par ailleurs son anticléricalisme est avéré. Ses deux romans les plus célèbres furent mis à l’index c’est-à-dire condamnés par l’Eglise : le premier « Notre-Dame de Paris » parce qu’y figure un archidiacre odieux : Frollo; le second « Les Misérables » parce que le poète y montre un curé (Myriel) très bon…mais qui aide un ancien bagnard…Jean Valjean !

  3. 4Z2A84 dit :

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    Religio
    Victor HUGO Recueil : « Les Contemplations »
    L’ombre venait ; le soir tombait, calme et terrible.
    Hermann me dit : — Quelle est ta foi, quelle est ta bible ?
    Parle. Es-tu ton propre géant ?
    Si tes vers ne sont pas de vains flocons d’écume,
    Si ta strophe n’est pas un tison noir qui fume
    Sur le tas de cendre Néant,

    Si tu n’es pas une âme en l’abîme engloutie,
    Quel est donc ton ciboire et ton eucharistie ?
    Quelle est donc la source où tu bois ?
    Je me taisais ; il dit : — Songeur qui civilises,
    Pourquoi ne vas-tu pas prier dans les églises ? —
    Nous marchions tous deux dans les bois.

    Et je lui dis : — Je prie. — Hermann dit : — Dans quel temple ?
    Quel est le célébrant que ton âme contemple,
    Et l’autel qu’elle réfléchit ?
    Devant quel confesseur la fais-tu comparaître ?
    — L’église, c’est l’azur, lui dis-je ; et quant au prêtre… —
    En ce moment le ciel blanchit.

    La lune à l’horizon montait, hostie énorme ;
    Tout avait le frisson, le pin, le cèdre et l’orme,
    Le loup, et l’aigle, et l’alcyon ;
    Lui montrant l’astre d’or sur la terre obscurcie,
    Je lui dis : — Courbe-toi. Dieu lui-même officie,
    Et voici l’élévation.

    Marine-Terrace, octobre 1855.

  4. 4Z2A84 dit :

    « …..Hermann…se contente d’interroger, non sans critique latente, le « songeur » qui ne va pas « prier dans les églises »….Hermann, c’est Pierre Leroux (philosophe 1797-1871), chantre le la révolution sociale)…Le poème fait écho aux discussions sur « La Grève de Samarez », ouvrage de Leroux dans lequel celui-ci ne cache pas qu’il juge Hugo « peu religieux ». Ainsi il rapporte que le discours prononcé par Hugo sur la tombe de Louise Julien, le 28 juillet 1853, dans le cimetière Saint-Jean, à Jersey, avait provoqué l’irritation de deux proscrits athées, Seigneuret et Déjacques, parce que Hugo y invoquait Dieu, avec insistance ; Leroux imagine alors que la foule des proscrits vote un « décret » selon lequel « il n’y a pas de Dieu, la république démocratique est athée ». Or, poursuit-il, Hugo n’a pas à se plaindre : si « ces hommes qui ont tout sacrifié pour ce qu’ils regardaient comme la vérité et la justice » ont pu, « presque à l’unanimité », décréter l’inexistence de Dieu, la faute en est bien à Hugo, à sa fausse religion de poète superficiel ; et comme exemple de cette religion inconsistante, Leroux cite le poème de « Religio » et s’applique à en démontrer l’incohérence.»
    Pierre Albouy (« Notes à une édition des « Contemplations »).
    .
    Il va sans dire que « l’incohérence » de la « fausse religion » de Hugo, je la partage !

  5. Éclaircie dit :

    Tout ce que tu donnes à lire ne surligne-t-il pas l’hypocrisie des « religieux » contemporains de Victor Hugo ? Où justement Dieu dans l’esprit du poète est vraiment le Créateur, alors que seules les actions (ou les mots) semblent prouver la foi des autres (de ses détracteurs)

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