Monthly Archives: juin 2021

Conversations de Nuit – Nuit 2 suivi de Nuit 3

Un et Deux sont étendus sur la plage. La mer a tiré à elle sa couverture d’écume, alors Un et Deux grelottent.  

Deux : Le monde a la saveur d’une ombre.

Un : Le monde a le toucher d’une ombre. C’est le toucher qui te fait croire qu’il a une saveur.

Je rentre chez moi, répond Deux. Les saveurs et les touchers se sont noyés.

Autant dire que tu ne rentres nulle part !

Ne ris pas ! J’ai un chez-moi. Au pied d’un arbre bien sûr.

Ton arbre ce n’est pas un arbre. C’est un vieux tronc desséché. Au pied de cet arbre rachitique, ton chez-toi, c’est une cabane dressée au beau milieu de l’ancien square de la République. C’est ainsi qu’on l’appelait autrefois. Le nom a perdu son sens. La République était carrée. La république avait son figuier, sa cabane et son poète. Désormais, seul le square veille. Et nul ne sait sur quoi. Car les ombres l’évitent. Le square est resté carré, mais les hommes sont torves. Les hommes et leurs ombres sont de fieffées individualistes.

Le médicament du patron t’a fait perdre la raison !  

La mer a pitié d’eux. L’un des angles de sa couverture vient leur caresser les pieds. Mais les médicaments commencent à exercer leur effet. Emportant avec elle Un et Deux sur le haut d’une vague lente, la mer remonte le fleuve, puis se dirige vers la ville haute. Bien qu’il fasse nuit, le ciel a une teinte miel dont la lueur se répand à travers les quartiers de la ville. Deux erre sur les premières marches d’un palais aux figures de lions entourant des fontaines et le chant aristocratique d’un merle, mais Deux ne le voit pas. Ses étrilles intermittentes l’accompagnent.

Son chant fait écho aux murs,

attend que l’écho revienne, puis lance à nouveau une étrille.

Se tait.

Recommence.  

Deux ne grelotte plus. Les eaux sacrées se sont apaisées.

Un est entouré d’ombres. Deux a disparu. Un, lui, apprécie cette compagnie un peu cobalt un peu nuit où les chuchotements vibrent dans l’intimité des vieux murs. Il se roule dans les affres de la pelouse d’un campus. Des idées lui viennent qui sont plus brûlantes que des quasars. Un ne sait plus très bien si les ombres brillent ou si les éclats ne sont pas obscurs. Il se rend compte qu’il avait toujours fait cette confusion, comme la plupart des élèves la font, et se dit naïvement qu’il écrirait bien un traité sur le sujet. Des disciples très doux –  et encore plus ingénus que lui –  s’approchent et l’entourent pour écouter son silence. En fait, ses disciples reflètent la douceur de Un. C’est une douceur héritée d’un homme très ancien, aussi très probablement très barbu, dont ni Un ni ses disciples ne parviennent à se souvenir, mais dont ils reproduisent malgré eux les déclinaisons.   

Lorsque le soleil s’est levé, Un et Deux ont chacun trouvé leur place respective dans la partie haute de la ville. Un est un éminent professeur d’université, respecté et choyé, tandis que Deux règne sur le pays.

Nuit 3

Deux est désormais installé sur un trône de papier mâché bel et bien doré. Au début, peu habitué, il est recroquevillé, mais bientôt, le sommeil de l’innocent est anéanti par le jour.

C’est l’heure, votre Altesse ! À qui sont adressés ces mots étranges. Un personnage, grand, digne, coiffé d’une perruque grise se tient devant Deux et répète à sa Majesté que c’est l’heure. Seulement, la tête du Grand Chambellan – puisque c’est lui – arrive à peine aux pieds de Deux. Oui, oui, certainement ! Votre habit, Majesté ! Deux doit se pencher pour attraper son habit rigide et fort difficile à enfiler. Cela ressemble à une tenue d’académicien avec des boutons dorés, de lourdes médailles militaires, des nœuds décoratifs, des épaulettes, des dorures, une collerette qui le gratte sous le menton, une perruque blanche et mille autres merveilles qui brillent dans le noir ou retentissent dans le silence du palais. Chaussées de béquilles pour se mettre à la hauteur appropriée, une armée d’habilleuses l’aide à enfiler l’habit amidonné. Il s’aperçoit que le trône est assez haut et cela lui donne le vertige. Deux prend goût au vertige du pouvoir. La tête lui tourne délicieusement. Deux contemple la petitesse de ses gens et jouit.

Bientôt, Deux remarque d’énormes mains accrochées solidement aux pieds de son trône, puis des crânes luisants. Qui sont ces deux-là ? Ce sont vos esclaves, Majesté ! Ils portent le trône sur lequel est assise votre Auguste Personne.

J’ai bien peur qu’ils ne se fatiguent !

Ils sont habitués, Votre Altesse !

Faites-en tout de même venir quatre autres. Je n’aime pas qu’on se fatigue pour moi !

À vos ordres, Majesté !

Quatre nouveaux esclaves se mettent à soulever les deux premiers qui soulèvent le trône sur lequel est assise l’auguste personne de Deux. Son altesse se retrouve tout à coup soulevée d’une hauteur supplémentaire. Le vertige s’accentue, et avec le vertige, le plaisir de dominer la grande salle du trône.

Deux continue de réclamer des esclaves pour soulager ceux qui soulèvent les esclaves qui sont immédiatement sous son trône et qui ont éveillé son auguste affection. On fait venir huit esclaves anonymes pour porter les quatre avec lesquels deux entretient déjà quelque relation et qui soulèvent les deux premiers qui sont presque devenus les intimes de Deux. Ces hommes ont beaucoup de peine, fait Deux bouleversé. Que votre majesté ne se fasse aucun souci, le rassure le Grand Chambellan. C’est leur rôle, un rôle inscrit dans leur sang.

Grand Chambellan, que me racontez-vous là ? Leur sang est-il différent du mien ?

A suivre…

Le sang des loups

Masque, que vois-tu ? demandai-je à mon visage tremblant

Je ne vois que toi depuis l’autre côté ! répondit-il. Quelle perspective !

Regarde ! Je danse avec le cadavre de ton âme

Je danse la danse des loups qui s’entredéchirent pour savoir lequel est le plus fort

Masque, qu’entends-tu ? demandai-je pétrifié

Je bats la mesure des catastrophes solaires qui submergent ta bouche et ta poitrine crevée

Écoute-moi bien, tu m’as confectionné avec les os de tes rendez-vous manqués

Les carcasses et les plumes de tes vies ratées, avec les écailles de tes gestes débiles,

Avec la paille de tes mots d’amour balbutiés la bouche pleine

Je bats les secondes quand tu n’as pas été toi, je bats les jours quand tu as tourné le dos à l’amour

Je mettrai fin à tes songes, regarde-toi, regarde-moi dans les trous morts de tes yeux

Masque, pourquoi tournes-tu, comme un manège déglingué ?

Je tourne pour que tu cesses de croire que tu n’es pas fou

Car la folie, comme le sang, comme la vie, gicle et gicle et gicle toujours

et gicle quand ça fait mal, et gicle quand ça fait du bien

Pour recréer, pour désirer, pour procréer

Et je danserai ainsi avec le cadavre de ton âme jusqu’à la nuit de tes yeux, jusqu’à la nuit de tes nuits, jusqu’à la nuit de tes jours ! Et jamais ne te quitterai ! Car, pour te faire renaître, je suis le plus fort !

 

Mais ! … Qui va là ? 

Qui se cache derrière ce loup ?

Minuit a sonné 

Au bal masqué,

La dernière danse vient de tourbillonner … 

Il est temps de vous dévoiler 

Qui êtes-vous donc ?  

Allez-vous enfin tomber le masque ?!

Pour retrouver votre être véritable

Qui suis-je ? me demandez-vous 

Avec crainte, amitié ou dégoût. 

Je suis tous les secrets de la Terre 

Je suis tous les mystères de la Galaxie 

Je n’en n’ai pas l’air

Et pourtant ! je suis fatigué de le porter 

Je suis le dehors et le dedans 

Tous les tourments et les joies bonne-enfant 

A vous la liberté du choix 

Du Masque de Fer

Risquant de rouiller de colère ou 

Du Masque et la Plume 

Pour conter un monde meilleur

Aux Lucioles et aux étoiles de mer 

Pour ma part j’ai déjà choisi : une vie nature sans  » masquarat « 

À découvert,

Plus tu l’ôtes

Moins le rivage se dénude

Le sable enterre  la peau

Des visages surprises

A  marée basse

Et tu marches suspendu

Au fil de tes précautions

Petits loups de notre carnaval

Sans magie…

Tapie derrière le miroir

l’image se dérobe à sa réalité

Elle est libre

dansante et charnelle

dans ce carnaval permanent

des ombres portées vers de lointaines peurs

À peine fardée des brumes matinales

quand tout le jour place face à face 

des mains qui se voudraient sourires

l’approche du crépuscule voit les loups

s’encanailler avec des chiens

Tombent alors les masques dans cette nudité lunaire

Les visages revêtent leur teinte originelle

Les auteurs :

Bossman, Marjolaine, Phoenixs, Éclaircie

4z, avec ou sans masque avance toujours à nos côtés

Les absents de la semaine, Élisa, Kiproko et So-Back, à qui l’on dit, à bientôt.

Conversations de Nuit – Nuit 1

Un café au bord de la mer. Les personnages eux-mêmes n’ont pas la notion du temps. Peut-être sont-ils là depuis la veille, ou depuis plusieurs générations.

*****

(Quelques temps avant que Un et Deux ne se rejoignent au café, le réveil de Un n’avait pas sonné. Depuis combien d’années ? Le réveil trônait sur la table de chevet. Un gros réveil, fidèle au poste, droit dans ses bottes. Ses aiguilles immobiles indiquaient midi ou minuit – plutôt minuit, car il faisait sombre déjà, ou encore sombre, parce que Un n’avait aucune idée de l’avancée de la nuit et qu’un minuit immobile pouvait bien avoir commencé il y a fort longtemps. Assis sur le lit de fer, Un s’était étiré autant que ses bras ankylosés le lui permettaient, avait allumé un mauvais cigare, s’était rasé, avait jeté une veste chic et trop grande sur ses épaules, puis s’était engouffré dans l’escalier pour se plonger à nouveau dans l’anonymat de la nuit.

Deux, lui, ne s’était pas encore couché. La cervelle de Deux tournait à plein régime, comme une usine de papier, comme la rédaction perpétuelle d’une Torah inachevée, jamais au point, toujours en cours de correction. Pour enfin s’asseoir ici, Deux avait coutume de compliquer son trajet qui n’était jamais assez long. Deux s’efforçait de suivre les lampadaires municipaux qui le maintiendraient dans un périmètre acceptable – les lampadaires se rejoignaient toujours et permettaient à Deux de faire le lien avec le réel. Et c’est ainsi, au petit bonheur la chance, que Deux retrouvait la terrasse du café de la plage, le seul endroit au monde où Deux pouvait encore prétendre exister.)

*****

Un café au bord de la mer, le ciel est noir depuis des heures. Des voitures rouges passent en saccades furieuses. Des carcasses vides aux faces exorbitées, aveuglantes à leur manière, et qui klaxonnent malgré l’heure tardive.          
Un et Deux, sont attablés à la terrasse déserte du monde. Deux fume un haschich au goût de cendre. Un sirote un liquide brun resté au fond d’un verre.

Toi non plus, tu ne dors pas ?

Dormir m’empêche de rêver dit Un.

Hé, hé ! Tu n’as pas une tête à rêver réplique Deux (rires des klaxons).

Pourtant, si ! Je rêve que je suis assis à la terrasse déserte du café du monde,

Le ciel est méchamment noir,

et contient une pointe de préjudice depuis plusieurs heures. Des voitures rouges passent. Des voitures vides aux faces exorbitées. Elles klaxonnent malgré l’heure. Un se tait et écoute les klaxons dont certains semblent rire. Rire pour ne pas heurter. Pour ne pas pleurer. Deux essuie une larme. Ou peut-être un fragment d’écume venu du rivage. Ce sont les sorties de boîtes.

Tu sortais d’une boîte ? demande Un.

Oui dit Deux. Toi non plus, tu ne dors pas !

Ne pas dormir m’empêche de crever. Tu sortais d’une boîte comme le diable ?

Le patron s’approche et déclare avec une voix forte et menaçante qu’il va fermer.

Déjà ? Allez-vous fermer nos plaies ? Allons patron, vous n’allez pas nous refuser un petit verre de quelque chose – ou  un grand quelque chose –  pour refermer nos plaies ?!

Bon ! Mais le dernier parce que voyez-vous, quand les vagues arrivent à lécher les pieds des tables, c’est que l’heure de fermer s’est étendue déjà sur la plage et s’est peut-être noyée. Je ne peux pas toujours la surveiller. C’est stressant vous savez d’être sans cesse à surveiller les heures qui aiment aller batifoler dans les courants.

Le patron jette un œil bienveillant sur ses deux clients attardés, presque étendus sur leurs chaises dont les pieds commencent à se dissoudre dans l’écume.

Vous avez mal où demande-t-il.

Je ne sais pas moi je ne sais pas. Servez-moi quelque chose qui referme les plaies.

À moi aussi s’il vous plaît !

Le chef jauge les poètes, observe le préjudice du ciel tout en humant l’empreinte d’une étoile. Je ne sais vraiment pas ce qui pourrait faire l’affaire. Vos blessures sont des gouffres. Des gouffres aussi profonds que Cassiopée. Ça ne fera son effet que quelques heures, le temps que vous rentriez chez vous, le temps que vous creviez ou que vous rêviez. Alors je garantis pas ! Les lésions sont certaines. Elles sont anciennes et voyez-vous, elles ne se seront jamais tout à fait refermées.

Soit vous êtes médecin soit vous êtes devin…

Le patron reste impassible, examine de plus prêt l’empreinte stellaire publique de tout à l’heure, la jauge et verse dans de tout petits verres à thé un liquide de discordance brunâtre pour l’un et un sirop de gesticulation pour l’autre.

Vous ne souffrez pas du même mal explique-t-il. Ce que vous nommez poésie peut avoir bien des causes. Si j’inversais les verres – ou les poètes – l’un cesserait de rêver, l’autre crèverait…

Un et Deux vident leur verre, chacun avec toute la diligence d’un patient qui fait semblant de vouloir guérir.

(Illustration « Rue Dresde » Ernst Ludwig Kirchner 1908)