Author Archives: Heliomel

Une sirène de pleine lune

Nous sommes entre deux mondes qui s’ignorent

Flottant

Eparpillés entre des étoiles affamées

D’elles-mêmes

Clignotent nos devenirs répétitifs

Naître à renaître

Paraître et disparaître

Dans la plus belle des nuits

Insensées

Qui tournent sans nous…

 

Penché sur le berceau de l’automne

L’été devient myope

De cataractes en catastrophes

De désastres en asters

Son univers grisaille

Pourtant l’eau se la coule douce

Et la mousse bien ancrée

Prépare le lit des champignons

Mais dans le ciel tourmenté

Les papillons  noirs de la mélancolie

Tournent des ronds de sorcières

Pour l’équinoxe qui s’annonce

 

Quel était ce jardin où s’agitaient mille clochettes, mille couleurs ?

Un chien blanc et noir s’y promenait lorsque le soir éteignait les consciences trop aiguisées et allumait, dans les foyers silencieux, les petits jours artificiels.

De longs arbres aux voix graves le bordaient, et des vagues figées hautes comme trois fleurs.

A qui appartenait ce jardin posé sous la fenêtre ? Cette fenêtre unique donnant sur une vie, sans mots, sans bruits.

Les soirs de pleine lune, on y cueillait des brassées de sirènes aux têtes brunes, aux bras blancs.

 

Cette villa donne le vertige

On croit que c’est parce qu’elle est bâtie sur une cascade

Mais on n’entend aucun son et l’eau est prisonnière

De la roche qui appartient à la montagne

Et l’on ne domine qu’un jardin obscur

Qui entre par la fenêtre le soir avec le vent

Non pas brusquement mais comme en rêvant avec douceur

Et l’on respire en prenant son temps ce très long serpent

Car tout est bon et rien ne sert de choisir

Parmi tant d’admirables mortelles choses

…Si demain nous devions descendre au tombeau

Qui saurait après nous goûter ces choses

 

4Z2A84, Elisa, Phoenix, Heliomel, Eclaircie en pensée ont participé à ce texte zéphitique.

Les yeux grands ouverts

Préambule

Au mois d’août, par une nuit jaune de pleine lune et seulement si le cratère de Séleucus est visible au bord du Propontide, munissez-vous d’un mortier de marbre de Carrare, puis avec un pilon d’électrum, broyez quelques graines mures de cornouiller, incorporez  cinq feuilles  de mélisse fraichement coupées. Quand la senteur de citron est nettement perceptible, filtrez plusieurs fois, laissez reposer une heure, Vous obtenez un Zephe qui fleurira tous les vendredis de chaque saison.

ʚʚʚʚʚʚ

 

On ramasse ses chaussures laissées sous le tilleul

Quelque part entre deux ports d’attache

Les voiles levaient au parfum des feuilles

Tout début de quelque chose

Nous, après ce  » on  » indéterminé, prend soudain

La pause des restes vivants

L’ombre bienvenue de l’arbre le frisson des fruits

Tisane lointaine

La silhouette d’un Proust devenu Woolf

Toujours et encore leur encre dans le sillon

Asséché

Et l’on retourne clopinant sur les mêmes routes

A mémoire écorchée…

.

Le voyage un peu long se poursuit immobile.

Des montagnes rongées gémissent en silence, les entrailles offertes au regard de l’été.

De hautes silhouettes semblent lever les bras pour recoiffer les cimes qui leur servent de têtes, le long de routes droites qui toutes se ressemblent

La mer, bien qu’éloignée, se joint à sa famille, vêtue d’une robe bleue, légère et transparente.

Le lac nous sourit, une dernière fois, tandis que nous partons rejoindre ce bout de terre odorant et fier qui garde nos racines.

Le petit carnet de route, tantôt rouge, tantôt noir, se referme et se range dans le tiroir du rêve.

 

Les mains effleurent le vent

En souvenir des ailes

Que nous n’aurons jamais

Le corps parfois frissonne

Des écailles oubliées

Au fond d’un trop vieux rêve

Les lèvres alors dessinent

Des sons offerts au vide

Que d’autres happeront

Dans leur désert stérile

On attend de franchir

L’étoile la plus belle

Ou de dormir soudain

Les yeux enfin ouverts

.

Et ce bruit de casserole

Qui fume du papier peint

C’est la grille qui se ferme

Quand le métro s’éteint

 

Ne plus entendre

La lancinante relance

L’exigence quotidienne

D’une lassante existence

 

Les quémandeurs d’herbe fraiche

Se heurtent aux barrières

Fixent les sommets

Mais descendent aux enfers

.

Le mur renvoie le cœur

Comme il renvoie la balle

Au joueur maladroit

Qui s’éloigne trop tôt

Pour ne pas ressembler dans l’ombre à son manteau

Le corps change de pièce

L’appartement se vide

Dieu passe incognito

On Le reconnaîtrait s’Il durait à Ses rides

L’escalier n’est pas sûr

Il y manque une marche

Le pied s’enfonce dans le vide

On se retrouve avec les bons vins à la cave

Mais à leur tour disparaissent cave et tonneaux

De tout ne reste qu’un zéro

Suivi d’autres zéros jusqu’au bout du tunnel.

ʚʚʚʚʚʚ

Avec:

4Zeste Ailisa, Eclair Si, Fait d’hiver, Aile au miel

Tous prêts pour les sorties de la rentrée.

(mais qu’est-ce que j’ai bu?)

Les semelles ne craignent pas le vertige

Les gouttes d’eau auraient voulu

Rester dans leur nid douillet

Pelotonnées les unes contre les autres

Même souffrant le chaud le froid

Elles ne craignent jamais le vertige

Se parent de toute la palette des gris

Parfois osent le doré les roses et les violines

Mais le vent est venu les chahuter les bousculer

C’est avec grand bruit et force lumière

Qu’elles ont fait le grand saut

Lorsqu’elles ont atteint les pierres chaudes

Le soleil leur a offert le plus bel arc-en-ciel

Et la terre a creusé le sillon leur ouvrant le chemin

Qui conduit à leur premier berceau : l’océan

.

 

La dinde multipliée par l’accordéon

Serait égale au lampadaire

Si on ne divisait pas leur adéquation

Par le pot de moutarde

Duquel on soustraira les molaires

Sans oublier l’impôt sur le revenu

Au total ajoutez le regard

Fixe du hibou sur la laitue

Dont on compte de gauche à droite les pages

Comme on calcule le poids du vent

En se fiant à la parole des plateaux

Des menteurs de fils en paire.

 

.

 

Il est temps de revenir voyageur

Tes valises t’attendent sur le quai des hirondelles

Nous ignorons ce qu’elles contiennent de ciel

Mais nous te rappelons qu’elles doivent être surveillées

Un nom à poser sur le flanc usé

Une adresse sur leurs souliers crottés

Et te voilà en règle malgré tous les désordres qu’occasionnent

Les départs

Lorsque tu reviendras poser tes semelles par ici

Tes connaissances attendront près du bar

A mots couverts comme si le retour risquait de les enrhumer

Mais sache qu’un mouchoir de voyelles leur permettra d’y déposer

Tous nos bonjours…

.

Bien sûr que la lune est une étoile, c’est même ma bonne étoile, au fil du temps  elle a perdu ses branches comme on perd ses crocs, c’est tout. Désormais ma chauve  désappointée voit passer les comètes au clair des cressonnières, lisse ses plumes  et s’endort sur du miel.

Pendant ce temps-là,  les montagnes, sans doute pour la consoler, surgissent de la mer, avec un peu d’écume aux lèvres, juste pour être présentables.
J’aime  particulièrement  la rousse à la fraise de schiste et aussi celle qui a une dent de travers sur un tablier vert à pois blancs.
Certaines sucent leurs glaces pour en faire des torrents. Il y a aussi celles qui installent  leurs rochers sur l’horizon, histoire de les voir bleuir. Joyeux, les bois giboyeux courent sur le dos des mémés rondes, les clairières rieuses jouent à arbre perché ou grimpent sur les genoux des  filles.
La reine à la tête blanche s’habille chez  les nuages, elle abandonne parfois des écharpes trop roses ou des mousselines trouées à ses sujettes envieuses.
C’est l’été, la saison des vacances, des fleurs falaises embarquent sur des dolmens, et les lichens rament en grinçant des dents car ils sont à la plaine.

Et toujours ce vent qui joue de la musique de chambre à air.

 

Ont participé, si je ne me trompe, car des rouleaux de Pacifique me font croire qu’il est 22 heures…

Eclaircie

Phoenixs

4Z2A84

et votre serviteur

j’espère que je n’ai pas perdu le texte d’Elisa, si c’est le cas, qu’elle veuille bien me pardonner!

Amitiés à tous

 

 

 

Question de temps

 

Comme quoi le temps nous inspire tous…

 

Un petit goût de brûlé un peu désagréable sur la langue

D’ abord

Puis la sensation de revenir à la vie l’enveloppe

Les spectateurs transis quittent le monde connu

Dès les premières notes

La pluie froide de novembre se retranche dans l’ombre

Les nuages évoquent la relativité transitoire

D’une pendule dépourvue d’ailes

Tandis qu’un ange modèle une nouvelle terre

Composée de sons et de lumières

Du haut du ciel dans leur navette grise

Deux hommes contemplent un immense champ de fleurs

.

 

Une année bisexuelle, c’est une année

Qui aime tantôt le soleil, tantôt la lune

Alors pourquoi les terroristes font-ils

Des taches de sang sur le bleu de la terre

 

Au marnage des sens, la mariée se retire

Laissant des ancres et des nacres

Scintiller sur le sable blond de ses cheveux

Dénoués, défaits, épars, libres

 

L’avenir est resté sur le pas de la porte

Le passé s’est enfui par la fenêtre

D’où viennent ces pas sur la neige

Sans doute le présent qui danse…

.

-C’est décidé, je décampe au prochain passage de nuages

-Pour aller ?

– A l’Est

– Sur le territoire des cigognes ?

-Exactement !

– Je peux te dire qu’elles n’apprécieront pas ton arrivée dans leur cheminée

– M’en fiche, c’est moi qui fais le printemps et…

– …Rien du tout prétentieuse, tu ne fais plus rien du tout, on se demande même dans la volière à quoi tu sers, à part la ramener toutes les saisons :  « c’est moi que, c’est moi qui… »

– Jalouses, voilà ce que vous êtes les perruches et les pies, vous crevez de rage de me voir citée dans les  mangeoires : « qui vole une…vole un, une ne fait pas…gentille… »

– Tu te prends pour une alouette maintenant ?

– Je suis ce que je veux, moi !

– Eh bien, vu le temps pourri qui ronge nos guenilles je te verrais plutôt en peau de grenouille, et encore, une sacrée grenouille de flaques d’os…

.

 

Il fait un temps si délicieusement exquis

Que nous resterons à la maison

Nous nous lècherons les babines en nous regardant

Dans les yeux

Car nous en possédons quatre

Ce qui n’est pas donné à chacun

Nous nous ferons des pieds de nez

Pour meubler la soirée

Nous ne lirons surtout pas

Car nous avons de bons livres

.

 

À la météo:  les grenouilles:Elisa, Phoenixs,

et les pantouflards: 4za84, heliomel

Un drap de lin

Je suis né le long de l’Andelle, après rouissage et teillage. Issu de champs bleus de lin.

Râpeux, mais bien tissé, maillé serré, solide. Je fais partie du trousseau de Marie-Françoise.

J’ai assisté à sa nuit de noces. Baptisé avec son sang, aspergé de sperme et baigné de la sueur des époux, je fais désormais partie de la famille.

L’été, je suis lavé à la rivière qui m’a vu naître, frappé par le battoir, tordu, essoré, rincé, on me dispose sur le pré, voile blanchi ondulant sous la brise. Les autres saisons, je sèche dans la grange et rentre, parfumé aux essences de foin.

Les nuits d’hiver sans chauffage, dans le lit glacé, on m’amadouait à l’aide d’une bassinoire en cuivre rouge au couvercle ajouré de cœurs et gravé d’arabesques, au contraire des étés où j’étais souvent rejeté sur le bois de lit.

J’étais de service en alternance avec d’autres compères, nous étions empilés dans l’armoire de chêne, fleurant la lavande emprisonnée dans des sachets cousus. J’ai entendu les premiers vagissements de Paul, André et Marinette. On m’a confondu au lavoir et emporté chez les voisins d’en face. Mais les initiales brodées de fil rouge de mes propriétaires ont permis de réparer la méprise. J’ai connu la cire des bougies coulant des cierges allumés pour les veillées funèbres, d’autres mariages, d’autres naissances, un adultère, un espagnol.

Monsieur le docteur Duval avait la pomme d’Adam proéminente et le nez busqué des oiseaux de proie. Un jour qu’il avait besoin de pansements, il m’a transformé en charpie, moi, le beau drap de lin seul.

 

l’assiette vide et son modèle

Le portrait s’échappe du cadre

Et son modèle nous parvient

Mais pour l’entendre il faut avoir

L’oreille aussi fine qu’un fil

Surtout quand il ne parle pas

Ou trop bas pour des parents sourds

Je te reconnais au silence

De tes pas le long d’une route

Qui ne nous mène nulle part

Je t’ai peint ou photographié

Pour voir ton double me sourire

De mon sourire énigmatique

Car nous nous ressemblons au point

De partager la même toile

Et le même regard d’aveugle

Dont les yeux parcourent le monde

.

La rivière est surprise de ce nouveau galet

Allongé dans son lit

Elle n’imaginait pas que la caresse puisse

Le parer de la teinte assortie à son onde

Il brille du reflet

De l’arbre avant qu’il ne s’enfeuille

Il offre l’éclat du regard

De l’animal désaltéré

Et préserve la nuit  la douceur de la lune

Que l’eau retient et mêle au chant

Dont le ciel s’enivre aux matins océans

.

 

Voilà, à force de rogner les ailes aux poules d’eau on a fini par les clouer au sol.

Essaie, toi, de survoler le fumier en agitant tes moignons !

Ah, on est loin des « ailes de géant »…

Les océans plombés étouffent les petits vols.

Les mains agitées écument les trous d’air laissés par leurs mirages.

Essaie, toi, de brasser le temps sans espérance !

La maison ne fournit ni canne, ni rame

Vogue comme tu peux sur les vers infinis

Que tes bouts de papier porteront sans génie

Au bout de tout

Et feins d’avoir encore faim de vivre devant ton assiette vide.

.

 

Toi qui croyais entendre la mer

Au travers de faux sillages

Tu n’es qu’un marmonneur

De mots sans suie

 

Mais quand sur  la scène du théâtre marine

L’écume resplendissante rejoint les nuages

Tes pauvres rimes se noient sans voir le soleil

Les algues mouvantes les emportent

 

Que reste-t-il de tes écrits glauques

De tes parchemins de pacotille

Grattés par le sable rageur

Rien qu’un médiocre palimpseste

 
Finalement tout redevient

.

La lune installée dans un hamac de fortune

Invente chaque nuit de nouveaux noms d’ étoile

Elle transmet sa passion au soleil

Qui tout le jour est absent

Depuis qu’ il apprend la science des échecs

Aux sombres perturbations natives des pays froids

.

Sous un arbre grelottant et dépourvu de feuilles

Cinq poètes munis de parapluies ou de lainages douillets

Tirent une langue démesurée en dessinant quelques signes

A l’aide d’un clavier parfois récalcitrant

.

La grenouille amusée sort de son bocal

Elle annonce une pluie de chocolat pour la fin de semaine

Et un vendredi rayonnant sur poésie fertile

Ont participé:

Eclaircie

Elisa

Phoenixs

4Z2A84

Heliomel

 

 

Ciel de laque

À l’état d’atomes, les yeux jumeaux furent séparés par un grand cataclysme. Dès qu’elle fut en âge de marcher, Yeuxdefemme se mit à la recherche de Yeu d’Om.

Ils se retrouvèrent par le plus grand hasard. S’examinèrent, se reconnurent, instantanément.

Amusée, YeuxdeFemme vit dans Yeuxd’Om la minuscule tache bleue qu’elle possédait, au bas de la pupille gauche. Celui-ci détailla, apprécia l’éclat du regard miroir, écoutant d’une oreille distraite les bruits autour de lui.

Il s’approcha encore et encore, s’immobilisa un temps, un temps indéterminé, indicible, et plongea, définitivement. YeuxdeFemme le reçut comme jamais femme ne reçut un homme. Ils riaient, pleuraient tout à la fois, heureux de leur bonheur tout neuf.

Les yeux jumeaux avaient exactement la même couleur verte, issue des mêmes pigments. Le bleu cobalt à moins que ce ne soit de Prusse, mélangé de jaune indien à moins que ce ne soit d’ocre de Roussillon, donnait un vert  changeant avec la couleur du ciel. Saupoudrés sur la même surface et dans les mêmes proportions, de minuscules points d’or scintillaient dès l’aube naissante.

La moindre variation de lumière déclinait-t-elle des palettes d’une infinité de nuances dans les yeux de l’un, que l’autre s’accordait immédiatement. Tu as les yeux gris bleuté ce matin, mon amour…Toi aussi, ma chérie…

Les années passèrent comme passent les années heureuses, vite, trop vite. Yeuxd’Om exerçait son activité de doreur chez un luthier rue de Rome. Il prit sa retraite l’année de ses soixante ans. YeuxdeFemme travailla encore plusieurs trimestres pour le compte de l’administration, puis ils furent libres de toute contrainte.

Ils s’apprêtaient à partir pour la Grèce lorsque YeuxdeFemme décéda d’un arrêt cardiaque. Yeuxd’Om crut mourir de chagrin.

La vie vaut-elle encore d’être vécue se demande-t-il alors. Ne plus voir le regard rieur  ou grave, le sourire pensif ou charmeur de YeuxdeFemme lui parait impossible.

Dans la chambre esseulée, en  février, Yeuxd’Om repose sur le lit, les yeux fixés sur le plafond blanc, mat. Il décide de faire de cet espace le ciel de lit dont il rêve. Un ciel noir d’encre parsemé d’étoiles. Le regard de YeuxdeFemme en deuil posé sur lui pour le reste de sa vie.

 

Le premier mois se passe en esquisses, plans, achat de matériaux. Il cherche un panneau de contreplaqué, épaisseur dix-neuf millimètres, diamètre deux mètres et finit par trouver un fabricant spécialiste de grandes surfaces en bois de placage. En Allemagne. L’aller retour Paris Stuttgart se fait au volant d’une camionnette de location, il revient le panneau solidement arrimé, emmailloté de plastique bullé.

Yeuxd’Om fait le vide dans sa chambre, installe des tréteaux, pose le panneau de bois bien à plat. Il applique une première couche de peinture sur une face, laisse sécher, recommence l’opération de l’autre côté. Il agira toujours ainsi, le même nombre de couches d’enduit, de peinture sur chaque face pour éviter que le panneau ne se voile.

Le deuxième mois le voit enduire le bois, le poncer, l’enduire à

nouveau, polir sans fin, laisser durcir.

Le lundi de Pâques, il applique la première couche de laque, noire, de type Orion. Six couches de laque en six semaines, avec ponçage intermédiaire. Le noir devient profond, luisant, lisse, presque inquiétant. De petits défauts viennent toutefois contrarier la perfection de l’ouvrage.

Pour la dernière couche, Yeuxd’Om ne veut pas un grain, pas un cil, une surface parfaite, comme un miroir de télescope. Il ponce à nouveau, abrasifs numéro 100, 400, 600. Inlassablement, deux heures par jour pendant une semaine. Puis il lave soigneusement le panneau, l’essuie à la peau de chamois.

Il se rend chez le fabricant de peinture, se fait expliquer les procédés de filtrage, le passage du film de laque dans des cylindres dont l’écart se mesure en angströms. Apporte son propre récipient lavé, essoré, séché avec minutie. De retour dans sa chambre, il lave plafond, murs, sol à grande eau, ferme porte et fenêtre, condamne les feuillures avec des joints hermétiques, laisse trois aspirateurs branchés en permanence pour éliminer la moindre poussière. Son spalter est neuf, lavé plusieurs fois. Il est vêtu comme un chirurgien en exercice.

Yeuxd’Om verse lentement cinq cents grammes de laque qui s’étalent immédiatement en nappe tendue. Rapidement le spalter égalise la peinture à la surface  du panneau. Sept heures de séchage. Zéro défaut. Il voit son reflet comme dans un miroir, sans la moindre déformation.

La dernière heure de séchage. Yeuxd’Om a sa main gauche couverte d’or. Vingt-cinq feuilles d’un carnet d’or vingt-deux carats ont été malaxées, réduites en poudre. Elles sont au creux de sa paume. Il a répété le geste  plus de cent fois, avec du talc, pour s’entraîner.

Il passe sa main au dessus du panneau, en inclinant la paume, en bougeant légèrement les doigts, selon le croquis qu’il a en tête. Les particules d’or se déposent lentement à la surface de la laque noire encore humide.

Elles forment une spirale éclatante, triomphante, avec amas denses  et pointes clairsemées. La perfection. Le regard de YeuxdeFemme. Toute la nuit, frissonnant, Yeuxd’Om contemple son oeuvre pour voir si rien ne vient troubler la surface. Non, rien. Au petit matin, il se retire sur la pointe des pieds.

Le mois de mai le voit passer le brunissoir en agate pour rehausser l’éclat de l’or figé.

En juin, il décide de fixer le panneau sur le plafond, invite deux de ses amis. Avec d’infinies précautions, le ciel noir est mis sur la tranche. La face invisible est enduite de colle à base de néoprène. L’opération est répétée sur la surface du plafond. Les gestes parfaitement synchronisés, ils basculent le ciel à plat, le hissent, et le panneau est collé.

Yeuxd’Om pose une moulure ceinturant le ciel ; celui-ci occupe désormais les trois quarts du plafond. La surface restante est peinte en noir mat. A l’aide de mini spots, il mettra trois mois à régler les éclairages, cherchant les bons angles, le nombre de watts optimal. Finit par obturer définitivement la fenêtre, source de lumière parasite. Se dit content du résultat.

Lorsque la porte est ouverte, un contact électrique, placé dans l’huisserie, se déclenche. La lumière vient frapper le ciel, quelques étoiles se reflètent sur les murs outremer.

En septembre, la machine à  laver des voisins du dessus provoque une inondation. Une nuit  d’octobre, un grand bruit. Le ciel de lit est tombé sur Yeuxd’Om. Les yeux dans les yeux, les amants se regardent à jamais.

 

 

 

 

 

 

Le vent se cabre, l’arbre se cambre

Octobre a supplanté septembre

Les arbres se cabrent sous novembre

Il ne reste que des cendres pour décembre

Les derniers feuillages tremblent couleur d’ambre

Les branchages se désespèrent sous le vent qui les cambre

Et les intempéries ne font plus de l’arbre trahi qu’un seul membre

Qui

Se

Bat

Las

Sur

Le

Sol

Uni

Mat

Sec

Net

mais les racines veillent…

Pleine cage coeur vide

Nulle clé ne m’ouvre ton cœur

 

Qui reste fermé comme la poste le dimanche.

En tendant l’oreille je l’entends battre,

Peut-être en morse délivre-t-il un message…

Ah ! Si j’entrais en toi par tes yeux

Je saurais tout de l’itinéraire de ton sang,

Des cols, des défilés et des vallées qu’il emprunte ;

Je le verrais se prélasser au bord des lacs endormis

Quand sa pompe lui laisse des loisirs.

Mais ton regard, armé de cils, me repousse

Et si, par miracle,  je disposais d’un orage

Et des éclairs et de la foudre et du tremblement

Un soupir de toi, même léger, les pétrifierait !

 

L’œil torve repose sur le plateau télé

 

Prêt à bondir au moindre soupçon

 

De farine dans le poisson

 

Ne jetez plus sur vos journaux

 

Ce regard affamé

 

L’encre ne pèse pas plus qu’un léger voile

 

Dans la voix lorsque vous chantez

 

La bouche pleine et le cœur vidé

 

De son sang aussitôt absorbé

 

Par l’étude de la chromatique du noir

 

Une fine pluie de sable tombe sur les hautes barres d’acier et de verre

Tandis que les jours poussent quelques cris, chahutent

Se pendent, tête en bas, aux barres métalliques

Des cages pour enfants

Derrière une fenêtre aux vitres sales

Un père contemple songeur la horde enfantine des heures

Qui joue insouciante au cœur d’un vague terrain

Miraculeusement épargné par les hommes sans visage

 

L’éléphant de mer trompe son ennui

Sur les côtes de Patagonie

Qu’est-ce qui te tracasses

Le veau de mer ? dit la rascasse

O sole mio carpe diem

 

Les algues respirent encore

L’haleine de marée basse

Leurs lèvres sont bleu outremer

Quand le sable se plisse

Et que les crabes s’affûtent

 

Au bal des cuirassés

Regardez les hippocampes

Qui moulinent du dos

Pour se raconter

Des histoires à dormir debout

Eclaircie

Elisa-R

4ZA84

Heliomel

 

Bubulle et le somnambule

Bubulle est douce, Jules est mince comme le fil qu’il arpente chaque soir. Jules est funambule. Le nez en l’air, Bubulle a mal aux vertèbres à force de surveiller son homme. Leurs vies sont suspendues au balancier. Le public retient son souffle, et s’il tombait? Jules a toujours refusé le moindre filet, par orgueil ou par inconscience.

 

Un pas chasse l’autre, le portique s’approche, aujourd’hui, c’est le dernier parcours, Jules raccroche, il vendra de la barbe à papa ou tiendra un stand de tir, il ne sait pas encore. Et puis, il s’en fout, tout ce qui l’intéresse, c’est d’être à côté de Bubulle qui vendra des sacs en plastique remplis de poissons.

 

Le roulement de tambour, il ne peut plus le supporter, plus que dix mètres…Son frère Jim le clown arrête aussi, il va se mettre en civil et ranger son faux nez. Finies les tournées, le coup de main pour monter le chapiteau.

 

Plus que cinq mètres. Jim lui fait un signe de la main, lève le pouce au niveau de son sourire artificiel, Jules lui sourit, il sourit à Bubulle et à la mort qui l’attend dix-huit mètres plus bas, chaque soir. En vain.

 

Jules pose son balancier, le même geste depuis vingt-cinq ans. Il commence à descendre l’échelle en se disant que ses barreaux  ne lui manqueront pas. Un barreau, il en manque un justement et Jules ne l’a pas vu tout occupé à regarder Bubulle.

 

Jules est tombé aux pieds de Bubulle. Comme elle est belle dans sa robe de satin, elle semble triste, son frère aussi semble triste, un clown triste, un cliché. Jules sourit, il va devenir somnambule, il se verra sur son fil, il entendra les applaudissements et c’est Bubulle qui viendra le border.