Author Archives: grain de fable

esthète de l'Art

LETTRE D’AMOUR

Ma douce amie,

J’ai été peiné de ne pas avoir eu de réponse à ma dernière lettre… Je sais que mon empressement peut vous sembler exagéré, mais il est à la mesure des sentiments que je vous porte.
J’avais cueilli les pensées qui fleurissaient en mon âme, pour vous les offrir, ruisselantes de sève et d’amour.
Mais qu’importe, gardez le bouquet et oubliez le jardinier. Que peut-il attendre de vous quand un de vos sourires rend ses roses jalouses ?

Si votre silence m’afflige, je le préfère encore au refus ; car, depuis que je vous aime, le temps n’a fait que parfaire votre beauté mais il a rongé ma vie et le moindre choc pourrait la briser.
Vous êtes, ma Mie, ma force et ma fragilité, vous êtes toujours présente en moi, vous habillez mes jours, vous habitez mes nuits.
Malgré votre silence, j’ose encore espérer. On dit souvent que le regain est plus tendre que la première herbe.

Je sais au fond de moi, qu’un soir viendra où j’ouvrirai, pour vous, les draps d’un grand champ de blé. Quand la nuit sera mûre, quand nos flancs seront lourds, mes bras se feront ailes et mes doigts deviendront plumes.
Au petit matin, retenant l’aurore, pour vous vêtir, je tisserai la tendresse. Une fois le jour levé, pour vous, je ferai rire le soleil.

Mais ne vous choquez pas ma Mie, ne fermez pas votre cœur, j’ai su attendre et j’attendrai encore… Pour moi le temps n’a plus d’importance. Je ne suis que pour vous et n’aurai d’autres maîtresses que la mort.
J’espère avoir plus de chance cette fois et recevoir bientôt de vos nouvelles.

Tendrement.

L’homme signa, se relut et détacha la feuille du bloc.
Il l’inséra dans une enveloppe qu’il cacheta. Il se leva ensuite et se dirigea vers une grande armoire en noyer.
Là, il introduisit l’enveloppe dans une fente pratiquée au milieu de la porte.

La lettre tomba avec des centaines d’autres.

Paul de Glécy

La lisière mauve

Bon anniversaire à la princesse

Elisabeht, femme d’intérieur

Quand Elisabeth sortit de sa voiture, c’était une journée ordinaire qui se continuait, sans heurt, sans surprise.

Le mari au travail, les deux enfants à l’école, elle se retrouvait indépendante et libre. En réalité, comme tous les jours, c’était une liberté surveillée, découpée en tranches d’obligation, régentée par les besoins des autres.
Elle se dirigea vers la grande surface où elle faisait ses courses habituellement. Elle prit un chariot qui se trouvait devant son véhicule et entra dans le magasin, à la recherche de la matière première qui lui permettrait de faire vivre sa famille. La seule possibilité de création dont elle disposait était de donner une impression de nouveauté aux plats du repas du soir, alors que chacun des membres de son petit monde ne lui accordait que peu de choix quant à la composition du menu.
Autour d’elle, des femmes s’affairaient comme les ouvrières d’une ruche. Elles participaient toutes à la même course contre la montre, à la même chasse aux produits miracles, bon marché et pratiques. Il n’y avait pas la place pour le dialogue et la délicatesse. Seules quelques femmes toilettées comme le sont des animaux de concours, semblaient cueillir ça et là des produits de luxe superflus, sachant que des salariés achetaient le nécessaire à leur place.
En passant devant le rayon des surgelés, Elisabeth remarqua que la vitrine était convexe et surchargée de nourriture sous emballages plastiques. Elle n’y avait jamais prêté attention; il est vrai que les tâches ménagères ne laissent pas beaucoup de place aux observations gratuites.
Elle continua ses achats dans la partie réservée à la viande. Là, parmi les rôtis et les saucissons rangés minutieusement pour attirer la convoitise des carnivores civilisés, trônait un jambon de pays, fendu comme un fruit trop mûr, qui laissait saillir une chair rosé d’une façon obscène. Élisabeth s’étonna qu’on ait laissé à la vente une pièce de charcuterie aussi imparfaite.
Les clientes, comme d’habitude, évaluaient les morceaux, déchiffraient les étiquettes, pesaient les prix…
Elle fit un effort pour penser à ce qu’elle devait acheter et partit vers d’autres rayons.
Elle termina ses courses par les produits d’entretien. Dans la pile des paquets de lessives, des barils de poudre à laver étaient gonflés, comme s’ils avaient pris l’humidité et de l’un d’eux s’échappait une longue traînée blanche qui arrivait jusqu’au centre de l’allée. Les ménagères, affairées, continuaient leurs achats et on pouvait suivre les traces de leurs chariots jusqu’aux caisses.
Élisabeth prit un paquet au début du rayon et fit demi-tour pour ne pas emprunter l’allée souillée.
Alors qu’elle attendait pour payer, elle se sentit mal à l’aise. Ses consœurs autour d’elle étaient tellement prises par leurs obligations domestiques qu’elles en arrivaient à oublier totalement l’environnement extérieur. Elles étaient devenues totalement des femmes d’intérieur.

Quand elle quitta le magasin, elle fut heureuse de se retrouver au volant de sa voiture. Elle n’était pas loin de son domicile, mais les quelques minutes du trajet lui apportaient un goût d’autonomie qu’elle aimait savourer.
Elle se regarda furtivement dans le rétroviseur pour voir si les tâches ménagères n’avaient pas gommé son image de femme.
Alors qu’elle remontait le boulevard qui menait chez elle, elle remarqua quelque chose d’anormal au niveau des grands immeubles qui se trouvaient à une centaine de mètres de là. Elle ralentit son allure en serrant sur sa droite.
Devant le théâtre municipal, elle s’approcha n’en croyant pas ses yeux. La porte du bâtiment gisait par terre comme si elle avait été poussée de l’intérieur et des chaises s’enchevêtraient sur le trottoir. On aurait dit qu’une explosion avait projeté dehors une partie de ce qu’il y avait dans la pièce. Elle regarda autour d’elle. Elle ne vit ni pompiers, ni policiers, ni même les éternels badauds qu’on rencontre en pareil cas.
Un couple arrivait; la femme fit un détour pour passer et l’homme enjamba les chaises. Élisabeth resta perplexe. Ils n’avaient pas eu l’air surpris et avaient agi comme si tout avait été parfaitement normal. Elle attendit encore un peu et observa les autres passants. Pas un n’y prêta attention. Cela devait faire plusieurs jours que c’était ainsi et cela n’intriguait plus personne.
Élisabeth repartit sans demander d’explications. Elle avait honte de montrer qu’elle n’était pas au courant.
Ce qui la peinait, c’était de penser que sa famille n’avait pas jugé bon de la tenir informée des événements de la ville, comme si son univers était limité volontairement aux quatre murs de sa maison.
Elle se dépêcha de rentrer, sachant qu’elle devait encore trouver une place disponible dans la zone de stationnement réglementée où était situé son domicile.
En arrivant devant chez elle, elle vit un véhicule qui s’apprêtait à partir. Elle attendit quelques secondes et prit l’emplacement libre. Elle chercha des pièces de monnaie dans son sac à main, prit son panier et sortit.
Le parcmètre qu’elle devait nourrir en compensation, semblait gonflé comme un ballon d’enfant, à la limite de la rupture.
Elle se dit que sa journée était tellement dilatée par toutes ses occupations, qu’elle voyait tout à cette image.
Elle regarda le parcmètre suivant dans lequel un automobiliste introduisait de l’argent. Le devant était tout boursouflé et l’arrière avait crevé; des pièces de monnaie jonchaient le trottoir et personne ne les avait ramassées. Les deux francs du conducteur tombèrent bientôt dans un bruit métallique et après un long méandre sur le sol, allèrent s’immobiliser dans le caniveau.
Élisabeth fit quelques pas en arrière et s’appuya sur l’aile de sa voiture, en regardant l’homme qui s’éloignait le plus naturellement du monde.
Le froid de la carrosserie qu’elle ressentit à travers sa jupe légère lui prouva qu’elle ne rêvait pas. Il était impossible que l’homme ne se soit aperçu de rien… ou alors il n’avait rien voulu voir… Les objets craquaient comme si leur vie éclatait, et elle seule, habituée à oublier sa propre existence, pour être disponible aux désirs de ses proches, semblait s’en apercevoir.
Elle se pressa de regagner son appartement pour être à l’abri de ce monde qui était tout à coup malade.
Une fois chez elle, elle accomplit son travail de maîtresse de maison en essayant; de ne pas réfléchir.
elle s’arrêta,

Quand son mari rentra avec les enfants, elle terminait de brosser la moquette. Le sac de l’aspirateur avait explosé en nettoyant la salle de séjour. Les enfants partirent faire leurs devoirs, l’homme l’embrassa en enlevant son pardessus et partit s’asseoir dans un fauteuil dont le crin commençait à sortir d’un coussin.
Quand vint l’heure du souper, le repas dut être jugé bon car Élisabeth ne rapporta que des plats vides à la cuisine. Ils n’avaient délaissé que le dessert car la peau des bananes s’était
fendue dans la coupe et un magma blanchâtre recouvrait les autres fruits. Personne ne lui avait fait de remarque.
Le mari alla lire son journal sur une chaise car son fauteuil était impraticable, et les enfants jouèrent avec des cubes sur le tapis.
La télévision venait de s’ouvrir en laissant s’échapper un écheveau de fils électriques parsemés de composants électroniques.
A l’heure où le film se terminait habituellement, tout le monde alla dormir et la nuit s’écoula, à peine troublée par quelques craquements et quelques éternuements venant de la chambre des enfants, où un édredon bouffi crachait lentement son duvet.

Quand le réveil sonna, ce fut l’homme qui, contrairement aux habitudes, se leva le premier. II alla prendre une douche car un liquide poisseux lui collait à la peau. 11 réveilla les enfants et ils déjeunèrent à trois sans poser de question.
Au moment de partir, ils allèrent dire au revoir à la mère qui ne s’était toujours pas levée. Ils entrèrent dans la chambre et, se penchèrent pour embrasser Elisabeth dans un geste de tendresse naturel, en évitant toutefois de poser les mains sur elle.

Son ventre s’était ouvert et les viscères s’étaient répandu comme des serpents rouges et luisants sur les draps blancs du lit.
Une nouvelle journée commençait.

Paul de Glécy La Lisière Mauve

L’AGENT 213

Sur la place, devant l’église, un homme attendait discrètement la sortie de la messe.

Quand des enfants sortirent en courant par le porche, il avança, prit une poignée de cerises dans un sac de papier et leur tendit. Ils se les partagèrent bruyamment tandis que leurs mères, derrière eux, surprises, remerciaient ce monsieur charmant.

Il marcha alors lentement vers le parking tandis que d’autres personnes quittaient le parvis de l’église. Quand il eut rejoint son véhicule, un couple âgé s’apprêtait à monter dans une voiture. Il tendit son paquet. La femme, étonnée, prit une cerise, mais le mari gêné hésita. Il regarda l’homme quelques secondes en cherchant à comprendre, puis, un peu confus, accepta. Il y eut autant de sucre dans leur merci que dans le fruit.

Quand ils partirent, il s’assura que personne ne l’avait vu faire et fit pareil un peu plus loin.

Deux femmes qui allaient quitter la place hésitèrent également; elles craignaient que le geste ne fût suivi par d’autres propositions moins innocentes. Mais l’homme avait un tel sourire qu’elles acceptèrent le petit cadeau en lui disant: « il y a encore des gens gentils! »

Cet homme qui continuait à distribuer les premières cerises de la saison, en veillant à ce qu’il ne soit pas vu par la foule, pour que chacun croie être un privilégié, était en service commandé.

C’était l’agent matricule 213. Il faisait partie d’une brigade d’intervention psychologique mise en place par le Ministère de la Communication Sociale.

En haut lieu, on avait remarqué qu’il était possible d’enrayer les crises de dépressions collectives en multipliant volontairement des petites actions, d’apparence gratuites, qui recréaient un climat de confiance.

Avec les moyens modernes dont ils disposaient, des spécialistes avaient analysé tout ce qui faisait que la vie semblait belle. Ils avaient mis la gentillesse sur ordinateur avec les paramètres de la tendresse en mémoire. Ils avaient répertorié tous les petits gestes qui apportaient la chaleur humaine. Ils avaient dépensé une fortune pour décomposer les actes gratuits et étudié pendant des années, l’importance de leur spontanéité.

Dès qu’un observateur signalait des signes précurseurs d’angoisse dans un quartier, comme l’augmentation des ventes d’alcool et de tranquillisants, ou un afflux subit dans les agences de voyages, le Ministère envoyait un agent en mission. On avait ainsi constaté, depuis que ce service était en place, une nette amélioration dans la qualité de la vie, une baisse de  l’absentéisme  au  travail  et une diminution importante du nombre des pensionnaires des maisons de repos.

Ce matin, l’observateur du quartier G qui avait constaté une participation anormalement forte à l’office religieux, en avait informé la Centrale. Là, on avait jugé ce signe comme un symptôme possible d’inquiétude et on avait décidé de faire intervenir l’agent 213.

Il était fonctionnaire au service de la Communication Sociale depuis quelques années. Il avait été recruté à la lecture du dossier que l’administration qui l’employait précédemment avait fait sur lui.

On y mentionnait une nette inclination pour l’humour, une manière trop personnelle de s’habiller et un désintérêt total pour la presse sportive. De plus, on y signalait qu’il ne pouvait se limiter à des relations de travail avec ses collègues, et, pour comble d’originalité, il ne supportait pas le malheur des autres.

Faute de pouvoir le normaliser, on lui avait fait subir des stages, et on avait décidé de l’employer pour la bonne cause publique.

Dans sa nouvelle tâche, il s’était avéré être un fonctionnaire sérieux.

Ce que le Ministère de la Communication Sociale ignorait, c’est que, donnant tellement aux autres, l’agent 213 avait quelquefois du mal à vivre.

Quand la place de l’église fut vide, il regagna sa voiture en mangeant les dernières cerises du paquet.

Il partit à la recherche d’un  poste de communication, pour y investir, à son propre compte, les bribes d’amour qui lui restaient après sa mission.

Dans une des rues qui débouchaient sur la place, il en trouva un, rangea son véhicule contre le trottoir et descendit.

L’agent 213 entra dans la cabine, ferma la porte et s’assit dans le fauteuil de plastique. Il chercha une pièce de dix francs dans la poche de son veston et la glissa dans la fente de l’appareil.

Une disque brillant descendit derrière la vitre et une lampe rouge s’alluma, montrant que la machine était prête à fonctionner.

Il regarda sur le côté pour choisir une musique inspiratrice, puis se ravisa. Il n’était pas là pour faire un exercice de style; mais pour essayer de sauver ce qui était encore possible de sauver. Il appuya sur la touche « marche ».

Il vit la bande magnétique défiler, mais ses mots ne venaient pas, ses pensées n’étaient pas mûres. Il pressa aussitôt sur le bouton « stop ».

Il se redressa sur le siège et respira profondément.

Cette nuit, il s’était disputé avec la femme qu’il aimait et s’était retrouvé pris dans un tourbillon de démence.

Il avait frappé sur son passé comme un forgeron martèle un morceau de fer, pour vérifier qu’il est sans faille. Mais il avait frappé trop fort, sa vie chauffée à blanc avait explosé et il gardait au coeur des éclats douloureux.

Ce matin, il aurait voulu arrêter d’aimer, comme on arrête de fumer, pour retrouver son souffle, pour ne pas finir rongé par un mal d’amour incurable.

Quelques instants auparavant, alors qu’il accomplissait sa mission, elle était redevenue sang et sourire, mais là, au moment de lui parler, il en voyait une image abstraite faite de souvenirs amers et d’envie froide.

Il aurait voulu verser du baume sur ses mots mais ne pouvait que sécréter de l’acide.

Jamais l’agent 213 ne s’était senti aussi seul.

Comme il n’arrivait pas à parler, il se résigna à se servir d’une musique inspiratrice pour y greffer son état d’âme.

Il enfonça la touche 4, réservée à la musique classique et, par peur du ridicule, utilisa le petit écouteur prévu pour l’écoute personnelle. Il appuya sur la touche « marche ».

Au lieu des mots forts et denses qu’il voulait prononcer, vint une sorte de murmure, presque intérieur, qui sourdait du plus profond de lui-même. Il puisait dans la veine de sentiments la plus pure, la plus vraie; celle que l’on rencontre quand on a dépassé la couche de sédimentation que la vie a déposée au fil des jours, celle que l’on atteint, à la limite de soi.

Il parla ainsi jusqu’à ce qu’une lumière rouge clignote et qu’un petit claquement sec retentisse. La bande se rembobinait.

Il aurait voulu crier à cette femme toute sa foi en elle et n’avait fait que lui confier sa faiblesse et son incertitude.

Quand la bande magnétique fut revenue à son point de départ, un voyant marqué « écoute » s ‘alluma.

Il hésita; il était sûr que son message ne l’aurait pas satisfait. Il craignait que ses mots ne fussent encore souillés de haine.

II appuya sur la touche « éjection » et recueillit le CD. Il le garda un moment dans la main, en le soupesant, en sentant l’odeur du plastique chaud. Puis il prit le stylo feutre accroché à la tablette devant lui et écrivit l’adresse. Il posa ensuite l’enregistrement sur le bord de la fente de réexpédition. Dans quelques secondes, la boîte serait plastifiée et tomberait dans le ventre de l’appareil. Dans les heures qui suivraient, elle serait ramassée et finirait bientôt sur le lecteur de celle qu’il craignait de perdre.

L’agent 213, spécialiste de la communication, se sentait impuissant.

Brusquement, un signal sonore retentit dans la poche de son veston. Il posa le CD. Il sortit une petite boîte noire et appuya sur un bouton. Une voix nasillarde de femme en sortit ;     « Ilot de surveillance quartier D signale deux suicides. Mise en place Plan 24 E Agent 213 action immédiate »

II appuya à nouveau sur le bouton et répondit simplement: « Bien reçu. »

Il remit la boîte dans sa poche et reprit le disque. Il le serra fortement dans ses deux mains, la porta à ses lèvres et le glissa dans la fente de réexpédition. Il remonta dans sa voiture et démarra.

Pendant qu’il se dirigeait vers le quartier D, il sortit un petit livre broché de la boîte à gants et le posa sur le siège à côté de lui. Il l’ouvrit à la page du plan 24 et à la lettre E, il lut:

Cas : Signes de dépression collective.

Personnel : Un  agent  par  groupe de dix rues.

Action: Se promener dans les rues en chemise, manches retroussées, un journal sous le bras, en sifflotant un air connu.

But : Montrer la joie de vivre.

Durée : Indéterminée, attendre les signaux.

Consignes particulières: Marcher lentement. Ne pas siffler trop fort. Avoir le visage gai.

En arrivant aux abords du quartier D, il gara son véhicule.

Il posa sa veste sur le siège arrière, remonta les manches de sa chemise et mit un journal plié sous son bras.

L’agent 213 essuya  alors  les  larmes  qu’il avait dans les yeux, et partit en sifflotant.

Paul de Glécy  La lisière Mauve

FAUTE DE TEMPS



Quand il passa sur le pont de chemin de fer, tout semblait calme et endormi. Il fut un peu impressionné par les formes froides et sombres qu’il devinait sur les rails. Par ce petit matin hésitant, il se sentait comme elles: ferme, décisif, bien lancé entre les garde-fous de sa journée.
Le bruit de ses pas martelait le silence et scandait un hymne à sa force, tandis que, par vagues, il percevait son propre parfum qui revenait, dans l’air vif, lui fouetter le visage.
Dans sa demi-conscience, il se surprit à regarder au loin, comme s’il cherchait quelque chose. Il essaya d’aborder calmement cette impression, car il savait bien, par expérience, qu’en ces moments flous et laiteux du réveil, la moindre brusquerie suffit à faire perdre le fil d’une idée, comme le plus petit geste met en fuite une volée d’oiseaux dans un jardin.
Il lui manquait quelque chose…
Il fit le tour rapide de ses effets immédiats: habits, chapeau, cache-col, son sac qu’il n’avait pas ouvert, toute sa panoplie était là et le contenait.

C’est en arrivant sur la route qui longe le quai que tout lui parut simple : jamais il n’aurait du employer tant de ressources pour combler cette impression de manque; avec ce petit point gris qui se détachait maintenant sur le ciel délavé, tout reprenait sa place.
Il manquait le petit vieux qu’il croise d’habitude, sur le pont, entre la première et la troisième arche, ce petit vieux qui ressemble à un chat, un chat sans âge, né avec la maison qu’il habite.
Il ne put s’empêcher de sourire tandis qu’il s’approchait du passant. Lui, qui se sentait si fort, avait failli douter parce que l’on avait bougé un pion du jeu auquel il participait tous les matins.
Quand il le croisa, encore perdu dans ses pensées, il ne put s’empêcher de lui adresser un petit geste amical, comme pour le remercier d’être enfin arrivé.
L’autre ne répondit pas.
Quand il l’eut dépassé, il attendit avant de regarder en arrière. Il se rendait compte qu’il venait de faire un mouvement inhabituel et qu’il avait rompu, à son tour, l’harmonie qui fait suite à la nuit. Son geste, dans la logique de la journée, était une erreur encore plus grave que le retard du petit vieux, tout à l’heure, sur le pont.
Alors, comme pour s’excuser, après avoir fait encore quelques pas pour remettre une distance raisonnable entre cet inconnu et lui, il se retourna.
Le vieil homme était toujours immobile et l’on pouvait voir, sur son visage, ses traits se tendre lentement.
Notre briseur de rêve se dit qu’un tel étonnement était parfaitement exagéré, et, commençant à trouver cette situation ridicule, il enleva de sa mémoire la partition qui lui donnait cette musique désagréable.
Au bout du quai, il entendit une sirène derrière lui; il se retourna et voyant le vieillard à la même place, dans la même attitude, il se dépêcha de conclure que le vent venait de lui apporter une bouffée de la vie des chemins de fer, et tourna le coin de la rue comme on tourne la page d’un livre.
Il s’engagea alors dans les rues des quartiers laborieux et commerçants; il allait se retremper l’âme dans un bain de vie.
Pourtant, là aussi une sensation curieuse l’envahit, mais son esprit, éveillé par le passage du pont était à l’affût et, tout de suite, il put situer les raisons du malaise qui le gagnait; on ne percevait aucun mouvement, bien que tous les protagonistes de cette pièce de vie quotidienne fussent là, fidèles aux rôles.
Son premier réflexe fut de regarder sa montre, comme s’il était venu trop tôt à la représentation. Il était 7 h 24.
Certes, il était en avance d’une quinzaine de minutes, mais ça lui était déjà arrivé et la rue débordait à chaque fois d’animation… Et de toute façon, cela n’apporterait aucune explication rationnelle à la situation, puisque les gens y étaient, mais c’est le mouvement qui n’y était pas…
II essaya de resserrer ses souvenirs autour de lui. Qui mentait, ses sens ou sa mémoire? Il se rappelait parfaitement ces travailleurs de nuit, attirés par la lumière, qui se cognaient contre les vitres sales du bistrot, après avoir butiné leur première bière du jour. Il se souvenait des propos de ces squelettes de héros en manteaux gris qui venaient renaître, comme tous les matins, entre un café et deux croissants, bien à l’abri dans leur banalité.
Pourtant ce qu’il voyait était bien réel! Il n’y avait pas de mouvement autour de lui!
Cette fois-ci, son esprit était totalement affûté et commençait à trancher. Il fit un effort pour accommoder, et, peu à peu, l’image de ce qui l’entourait prit la profondeur de la journée qui devint totalement réalité.
Il perçut alors un bruit qui n’avait pas frappé sa conscience. C’était une sorte de grondement continu, fait d’une mosaïque de sons, comme si l’enregistrement de la vie quotidienne passait sur un magnétophone au ralenti. Il eut l’idée d’écouter ses pas, pour voir si lui aussi faisait partie de l’orchestre. Au bout de quelques mètres, il comprit que ses pieds marquaient son propre rythme, comme un métronome qui se serait trompé de musique.
Il arriva au niveau d’un couple de jeunes gens qui se tenaient au milieu du trottoir.. Les hésitations de tout à l’heure étaient périmées; l’homme s’avança vers eux, décidé. Il s’arrêta juste derrière, et observa. Ni le garçon, ni la fille ne semblaient marcher, pourtant ils n’étaient pas dans la position de gens en discussion ou en repos. Il fît le tour des deux personnes, scrutant, cherchant sur leur visage le moindre sourire, indice d’une stupide plaisanterie.
Il était encore temps de tout arrêter. Il aurait ri à tout : au petit vieux, aux bruits bizarres, à eux… mais qu’on remette le film à la bonne vitesse…
N’y tenant plus, il posa la main sur l’épaule du jeune homme. Elle buta sur le tissu froid et humide.
Cette constatation n’augmenta ni ne diminua son angoisse. D’accord, ils existaient, ce n’était pas un mirage ou le fruit de son imagination; mais alors pourquoi ne pas évoluer normalement? Dans quelques secondes ces deux passants s’indigneraient et réagiraient en pierrots engourdis, comme le petit vieux de tout à 1’heure.
Il traversa la chaussée.
Un camion arrivait sur sa gauche, à peine plus rapide qu’un tracteur peinant dans les labours. Il le laissa arriver sur lui. Il ne pouvait arracher son regard du capot rouge du véhicule. Il lui semblait voir sa mort dans les reflets métalliques des chromes. A la dernière seconde, il eut la force de faire un pas en arrière. Il sentit le rétroviseur lui passer près du visage. Le chauffeur n’avait pas eu le temps de freiner, et d’ailleurs l’avait-il vu?
Il ne comprenait plus; il ne pouvait faire appel à sa mémoire, car aucune des tranches de vie qu’il y avait accumulées ne ressemblait à celle qu’il vivait. Et même, est-ce qu’il vivait encore puisque les autres vivaient sans lui ?
Il se sentait seul, dilué; son intelligence patinait et il dérapait sur la réalité. Il glissait de plus en plus vite sur un quotidien qu’il croyait connaître et qui perdait ses aspérités, sa profondeur.
Il avait les jambes lourdes, les mains froides, comme si ses extrémités commençaient déjà à l’abandonner. Il eut envie de s’arrêter, de s’asseoir, de se laisser décanter. Il se dirigea vers le premier café qui bordait son horizon immédiat.
Devant la porte une femme avait la main sur la poignée et l’actionnait lentement comme si elle craignait de faire du bruit. Elle aussi vivait au ralenti, avec les autres, dans le monde parallèle dont la vitesse s’était déréglée.
Il attendit qu’elle se fut éloignée et se rendit au bar, avec l’inquiétude d’un étranger arrivant dans un pays dont il ignore les coutumes.
Le garçon s’adressa à lui et fit un signe de tête décomposé. Il ne comprit pas ce qu’il dit mais répondit au geste en montrant des yeux la pompe à bière qui était devant lui. Il aurait préféré quelque chose de chaud, mais avait renoncé devant la difficulté de s’expliquer. Le garçon le servit avec des gestes d’automate rouillé.
Des gens quittaient la salle, d’autres devaient rentrer; seule la direction de leur regard indiquait leur itinéraire.
Il avala une gorgée de bière et suivit son cheminement à travers lui. Le liquide froid redéfinissait les limites de son corps. Il en profita pour essayer de faire le point.
Dans ce monde de coton, tout semblait englué dans un miel onirique. Lui seul s’agitait comme un papillon affolé pris dans une gigantesque toile d’araignée.
Il passa la main sur son front, sur son menton; il entendit le crissement des poils de sa barbe. Tout était comme d’habitude, le geste, le bruit, aussi rapides que d’habitude. Il était normal ! Normal !
Ces mots éclataient maintenant en bulles à la surface de sa conscience tant la vase de son être était remuée.
Il se retint pour ne pas crier. De toute façon, qui était normal dans ce café ? Les autres ou lui ? Qui décide des normes, l’homme seul ou le groupe ? Aurait-il la force de soutenir que le temps s’était trompé, que tous les gens de la ville étaient devenus fous ? La folie est l’apanage des minorités…
La matière suivait les autres ; le camion de tout à l’heure avançait doucement. Certes il pensa qu’il était soumis directement à la volonté de l’homme, mais le bruit du moteur était aussi ralenti. Il n’avait jamais entendu auparavant un moteur dont les pistons tapaient toutes les minutes! Il se serait arrêté…
Ces concepts de mécanique le dépassaient, mais il comprenait qu’il lui fallait trouver un mouvement que personne ne commandait, qui n’était pas soumis à l’influence humaine. L’idée lui vint: il prit rapidement une feuille de papier qui traînait sur le comptoir, la leva à la hauteur de ses yeux. Il attendit un moment avant de la laisser partir.
Qu’est-ce que ça prouverait, que la pesanteur était avec lui ! Il lâcha la feuille qui se posa sur l’air, hésitante…
Une bouffée de chaleur humide lui monta au visage. Ses yeux se séchaient. Il desserra les dents, lentement. La feuille prenait de la gîte. Elle commença à tournoyer et tomba bientôt avec le mouvement d’hélice qu’ont les samares d’érables à l’automne.
La chute était rapide, c’était un mouvement normal; issu de son temps, avec sa vitesse à lui.
Cette constatation le rasséréna ; il se sentit plus en sécurité dans le périmètre de ses gestes. Mais que se passait-il quand quelqu’un d’autre était la cause d’une action?
Il observa autour de lui pour voir une personne en mouvement. A quelques mètres de lui, il vit une femme de dos qui commençait une rotation dans sa direction.
Il fouilla dans la poche de sa veste, sortit son paquet de cigarettes et alla le poser prestement sur le bord du bar, à quelques centimètres du bras de la femme.
Dans la salle, on n’avait pas eu le temps de remarquer son acte. Il leva son verre de bière et but, le plus lentement possible, pour s’assimiler aux autres.
La manche du tailleur de l’étrangère frôlait maintenant le paquet de cigarettes. Cette attente était très pénible. Le paquet était désormais à moitié dans le vide.
Il tomba.
L’homme se tendit, prêt à recevoir un choc, une explosion, un éclat de sa différence.
Le paquet arriva par terre sans qu’il eut le temps de le voir tomber.
Il souffla doucement l’air qu’il conservait dans ses poumons et se remplit d’air neuf. Les objets qui traversaient sa vie semblaient pris dans son sillage.
Pendant qu’il pensait confusément à cela, la femme venait de constater le fait de sa maladresse et commençait à se courber pour ramasser ce qu’elle avait fait tomber.
Il sourit; en temps ordinaire il se serait fait un devoir de l’en empêcher, de bredouiller qu’il était responsable, il lui aurait disputé la peine de se baisser.
Là, il n’en fit rien. Ce geste était le premier trait d’union entre les autres et lui.
Il fallait faire coïncider les actions avant de songer à leurs interprétations. Qu’avait pensé le petit vieux de tout à l’heure en voyant quelqu’un s’agiter comme il le faisait? Et même l’avait-il vu ? Une diminution de la vitesse est perçue, à la limite, c’est l’immobilité; mais une augmentation ne doit plus laisser à l’image le temps de se fixer sur la tâche jaune de la rétine et d’être analysée par le cerveau.
La jeune femme touchait maintenant le paquet du bout de ses doigts. Sa jupe noire venait de s’ouvrir sur le côté gauche. Un pan d’étoffe glissait lentement sur les jambes brillantes.
Il sentit son sang tourner plus vite en lui et cette sensation de vitesse dans ce monde de pesanteur avait quelque chose d’incongru qui le piquait encore plus.
Les pans de la jupe semblaient maintenant ouverts au maximum; il aurait bien fait un pas de côté pour être en face d’elle, mais une partie de lui-même semblait se choquer. Il se contenta de s’ouvrir à cette image. De toute façon, elle commençait à se relever.
Elle n’avait pas dû juger bon de faire attention à sa position tant son mouvement lui paraissait rapide… Elle ne pouvait deviner qu’un témoin n’évoluait pas dans le même temps qu’elle et qu’il était capable d’en vivre une unité plus courte.
La femme tenait maintenant le paquet et le déposait sur le comptoir. Son visage se colorait légèrement, à cause de l’effort ou de la timidité, sa bouche s’étirait, elle penchait lentement la tête sur le côté. Il crut comprendre qu’elle s’excusait et quêtait une manifestation de son pardon.
Son visage était à présent immobile, à l’apogée de sa signification. C’était un sourire de madone, ample et secret. L’homme ne put lutter. Il prit le temps de mouiller son regard à ses lèvres. Le sourire n’en finissait pas et il ressentit les spasmes du bonheur au plus profond de son cœur.
Alors, il alla à sa rencontre; il lui sourit à son tour, très doucement, comme s’il craignait de 1’effaroucher. L’architecture du visage de la jeune femme changea, et ses yeux eurent une teinte encore plus douce.
C’était un pastel de calme, de repos, comme après la tension d’un geste d’amour. L’homme laissa ses pensées divaguer comme des chiens fous. Ses regards couraient comme du sable sur le grain de sa peau. Les traits de son visage se fichaient à jamais dans le bois de son être.
L’homme souriait en pensant à l’absurdité de ce début de journée. Il s’était retrouvé perdu dans un monde différent, qui vivait sous une autre forme de temps, et, au moment de sombrer dans la démence, c’était le ricochet sur les autres qui le plongeait dans l’ivresse la plus folle. Le trait d’union avait donné lieu à une véritable communion.
Les mouvements de cette femme dans leur différence épousaient le contour de ses désirs. Il lui saisit la main pour lui dire combien il acceptait ce don d’elle même, il aurait voulu lui dire qu’il fallait faire le même chemin, qu’il l’attendait car il savait que cette rencontre n’était pas sans importance, qu’ils seraient l’isthme de ces deux mondes opposés…
Il aurait voulu lui dire aussi, qu’il fallait lui faire confiance, qu’avec sa différence il avait eu le temps de réfléchir, que s’ils laissaient passer ce moment, il serait trop tard pour lui, pour eux…
Il voulait lui dire qu’elle était l’une des notes de la mélodie de sa vie…
Ce qui suivit fut soudain. Un cri sourd monta de la gorge de la jeune femme.
Il comprit qu’il venait de déraper une fois de plus et glissait inexorablement vers sa fin.
Il était un humain défectueux, une erreur…
Autour de lui, il ressentit un mouvement; tous les clients le regardaient et semblaient venir à lui.
Il prit peur.
Ce n’était pas tellement la mort en elle-même qu’il redoutait, mais surtout la forme qu’elle prenait aujourd’hui à ses yeux. Son imagination étant aussi vive que ses gestes, il se vit lyncher dans un mouvement décomposé, comme pris dans les mâchoires d’un étau qui se fermerait tout doucement.
Sa vitesse, qui l’empêchait de vivre, d’aimer, allait le faire sortir de là. Avant que les autres ne fissent un pas vers lui, il était dehors et se ruait chez lui.
Comme il n’avait plus d’avenir, s’il voulait exister encore, il fallait qu’il retrouve les traces de son passé. Il avait besoin de se reconnaître dans son odeur, dans l’empreinte de son sommeil.
Quelques minutes plus tard, il était couché sur son lit. Tout était immobile, fossilisé depuis son départ. Il se sentait totalement inutile; sa façon de vivre ne correspondait plus avec le temps. Ses pensées se précipitaient, il n’avait plus la notion de la question et de la réponse.
La matière suivait ses lois, les gens suivaient leurs habitudes, et lui, après quoi courait-il ?
Que pouvait-il faire ? Sa solitude, son impossibilité de communiquer lui parurent insoutenables.
Il se voyait prisonnier, seul avec lui, sans l’espoir de rencontrer un être différent jusqu’au jour où, lassé, il se quitterait lui-même.
L’idée de la mort vint peu à peu l’accaparer. Il voulait la vivre avec son rythme, il voulait la consommer comme son dernier bien.
Il prit son revolver dans le tiroir de la table de nuit et le porta à son visage. Le froid de l’arme concentra son attention. Il vécut ensuite le geste en dehors du temps, le résultat se mélangeait à la volonté. Il appuya sur la détente.
Quand la balle heurta sa tempe, il ressentit la pression du cuivre sur sa peau. L’ogive pénétra sa chair comme l’image des jambes de la femme avait crevé sa conscience, cette image qui avait coloré sa mémoire.
La balle avançait lentement et il perçut le bruit des vaisseaux sanguins qui cassaient comme des stalactites de glace qui se brisent au soleil avec un bruit de cristal. La balle s’approchait de son cerveau, le bruit s’amplifia comme une sonnerie qui lui trouait l’âme. Tout à coup sa conscience explosa et il se sentit basculer dans un autre monde.
Il ouvrit les yeux et vit son réveil qui hurlait pour l’arracher au cauchemar.
Il ne put se lever tout de suite. Il fallait qu’il digère les restes d’angoisse qui lui pesaient encore sur le cœur.
Il ne put dire le temps que cela prit. Quand il eut récupéré tous les segments de son identité, il regarda son réveil. Il était 7 heures 30.
Il essaya de sourire de son rêve, sans grand succès. Il se précipita dans la salle de bains. Il se passa rapidement de l’eau sur le visage et alla faire chauffer son café, tout en se rasant pour gagner du temps.
En quelques minutes il fut prêt et avait comblé, par sa célérité, une partie de son retard. II descendit quatre à quatre les marches l’escalier et s’engouffra dans la rue.

Quand il passa sur le pont de chemin de fer, tout semblait calme et endormi. Il fut un peu impressionné par les formes froides et sombres qu’il devinait sur les rails. Par ce petit matin hésitant, il se sentait comme elles: ferme, décisif, bien lancé entre les garde-fous de sa journée.
Le bruit de ses pas martelait le silence et scandait un hymne à sa force, tandis que par vagues, il percevait son propre parfum qui revenait dans l’air vif, lui fouetter le visage.
Dans sa demi-conscience, il se surprit à regarder au loin, comme s’il cherchait quelque chose. Il essaya d’aborder calmement cette impression, car il savait bien, par expérience, qu’en ces moments flous et laiteux du réveil, la moindre brusquerie suffit à faire perdre le fil d’une idée, comme le plus petit geste met en fuite une volée d’oiseaux dans un jardin.
Il lui manquait quelque chose…
C’est en arrivant sur la route qui longe le quai que tout lui parut simple: jamais il n’aurait dû employer tant de ressources pour combler cette impression de manque; avec ce petit point gris qui se détachait maintenant sur le ciel délavé, tout reprenait sa place.

Il manquait le petit vieux…

Paul de Glécy La Lisière Mauve

VAGABONDAGES (arrêter la pluie)

Pour arrêter la pluie, c’est très simple. Ouvrez les volets, la fenêtre, tirez les rideaux et levez les yeux au ciel.

Fixez un nuage, un pas trop gros, ni trop haut, fermez légèrement les yeux. Quand c’est fait, regardez fixement une goutte de pluie et suivez la jusqu’au bout de son voyage, jusqu’à ce qu’elle ne soit plus qu’une étoile d’eau qui brille sur le sol.

Pour arrêter la pluie, c’est très simple. Ouvrez les volets, la fenêtre, tirez les rideaux et levez les yeux au ciel.  Fixez un nuage, un pas trop gros, ni trop haut, fermez légèrement les yeux, quand c’est fait regardez fixement une goutte de pluie et suivez la jusqu’au bout de son voyage, jusqu’à ce qu’elle ne soit plus qu’une étoile d’eau qui brille sur le sol.  Tout de suite, recommencez la même opération avec une autre goutte d’eau. Au bout d’un moment, la tête commencera à vous tourner. Alors là, gardez soigneusement votre regard par terre et, rapidement, vous y découvrirez des milliers d’étoiles scintillant sur le sol sombre.  Un dernier effort, et vous verrez une nuit constellée d’étoiles.  Théoriquement la pluie aura cesser.  Sinon ça serait bien la première fois qu’on verrait pleuvoir avec un ciel étoilé...

Tout de suite, recommencez la même opération avec une autre goutte.

Au bout d’un moment, la tête commencera à vous tourner.

Alors là, gardez soigneusement votre regard par terre et, rapidement, vous y découvrirez des milliers d’étoiles scintillant sur le sol sombre.

Un dernier effort, et vous verrez une nuit constellée d’étoiles. Théoriquement la pluie aura cessé.

Sinon ça serait bien la première fois qu’on verrait pleuvoir avec un ciel étoilé…

Paul de Glécy


Un succes mou pour la saint valentin !



Hier c’était la Saint Valentin, alors, pensez-donc, de l’amour, on en a brouté à moisson!
Le bonnet d’âme est à décerner à une émission de variétés du câble consacrée entièrement aux chansons d’amour. En plus, il fallait voter pour la plus belle. C’est à dire que 2 millions de spectateurs payent chacun 1 euro par leur téléphone et en fin d’émission, l’un d’entre eux gagne 1000 euros… Pour la St Valentin, on peut compter les « baisers ». C’est une sorte de b…ite parade réservé aux c…ons. Un bonheur ! Rien que de la chanson française ! J’ai pu comprendre les paroles. Pas plus de 500 mots, pas un de compliqué, pas un subjonctif…
Je ne parlerai pas du gagnant. Les absents ont toujours tord, surtout s’ils sont morts… On ne l’a pas contacté pour lui demander son accord. Dans le classement, en quatrième position, est arrivé le bel hélène : Demis Roussos, mon préféré, un chanteur au poil ! Et avec quoi je vous le demande : une superbe chanson d’amour (dixit les trois mousquetaires de la présentation ; pour un à jeter, deux gratinés).
Je me demande à quel abreuvoir ces dealers d’opinion ont bien pu s’abreuver pour éructer une telle ânerie, car je ne puis hélas partager leur avis. Si les oreilles sont vraiment reliées à la cervelle, lorsque les paroles arrivent dans le centre de tri, comme dit la Loire : il y a de quoi gerber sur les joncs.
Le pâtre grec nous chante de sa voix de cause trop : « je veux mourir à côté de mon amour ». Bon, moi je veux bien, si c’est pas d’une crise cardiaque, on aura le temps de faire de la place mais ce qui me gêne, c’est le prétexte. Eh oui! Ma gêne me tue. Car, si Brel hurlait bien fort qu’il voulait mourir au bout d’une blonde (je rappelle en passant qu’il fumait des gauloises), l’ancien evzone veut mourir au près de son amour. Vas-y Pénélope, tiens bien la poignée du gros sac, il part en voyage avec un aller simple. Mais le mieux, c’est qu’il veut partir « dans son sourire ». J’espère qu’il est marié à une bonne comédienne, parce que si c’est une femme toute simple qui l’aime vraiment, ça risque d’être dur…
“Salut, je me casse, je te laisse payer ma bière… On se téléphone et on se fait une bouffe à la Toussaint ! Eh, fais pas la gueule, j’ai dit que je partirai avec ton sourire… Je ne vais pas attendre le suivant… C’est la dernière hésitation avant la déroute ! ”.
Devant la mort, les bras m’en tombent… Moi, si j’ai la chance d’avoir une femme qui m’aime encore quand je rendrai ma copie, je vous jure que j’essaierai de rigoler, pour lui faire croire que je ne suis pas mécontent de partir, juste pour lui éviter d’avoir trop de peine face à la séparation ! Il est plus vivable de rester au soleil avec la haine fraiche qu’avec un souvenir en suaire.
Mais est-ce que les gens écoutent vraiment les paroles des échansons ? Ce qui compte c’est que ça sente l’amour comme l’accordéon sent la frite, comme la valse sent la brillantine, comme Milan sent Rémo et ça suffit pour que la ménagère imagine, l’espace d’une chanson, qu’on l’aime plus que son lapin à la moutarde…

Cupidon de Glécy

FEU-illeton N°7 et faim

Ça y est, l’incendie est circonscrit. Des vapeurs épaisses s’échappent encore du magma carbonisé. Cette fois l’incendie fait partie intégrante de moi-même. Il a englué tous les bonheurs et les espoirs en partance, il a posé une couche de suie sur les plus beaux moments de ma vie et sur mes instants à venir.
Les pompiers sont repartis, sans que je leur demande si je leur devais quelque chose, les gendarmes s’en sont allés sans avoir trouvé une trace coupable et les proches, lassés de la révolte rentrent un par un sous leur toit.
“Tu viens quand tu veux, viens manger, tu peux dormir à la maison…”
Je retourne dans les ruines; je ramasse des objets, à moitié brûlés et pourtant, dans ma tête, ils existent en entier. Je sais hélas que la partie inventée par ma mémoire ne reviendra plus. Il faut que je trie ce que je vais garder et ce que je vais jeter sur le mont de déchets, dans la cour,  avec les livres. Onze ouvrages, plusieurs milliers d’exemplaires ; les instants de manque que je confiais au papier, les moments si forts qu’ils débordaient sur la feuille et le parfum des petits bonheurs que je délayais dans l’encre des mots.

Je fouille jusqu’au soir pour essayer de trouver un livre rescapé. Les livres qui n’ont pas brûlés sont détrempés par l’eau. Je n’en sauve aucun. Tous les ouvrages anciens qui avaient traversé tant de révolutions et tant de guerres sont venus s’échouer dans mon océan de cendres.
Pourtant je décide de rester, pour surveiller le reste de mes biens, pour éviter le vol des rapaces. Une maison ouverte au vent est accessible à tous, et pour celui qui vit sous un toit, elle devient une carrière, comme si le feu en salissant le bien propre en faisait un bien collectif.
Je fais un dernier tour dans les ruines, ma main cherche machinalement les interrupteurs, les poignées de portes disparues, mon regard fouille la profondeur des miroirs et quête le rire des photos d’enfants, en vain…
Je décide dormir dans la voiture au milieu des cendres, au chevet de la maison éventrée, de cette mère aux tuiles rouges qui a fait naître l’homme que je suis devenu et qui geint en longs silences âcres.
Je vais tenter de dormir, le plus longtemps possible,  pour que mes rêves se consument et que l’espoir s’éteigne, pour toujours.

Paul de Glécy

FEU_ILLETON N°6

Non merci, je ne crois pas qu’un médicament puisse faire quelque chose pour moi. Oui, ça me détendrait mais je ne suis pas sûr de le souhaiter. L’incendie pourrait tranquillement consumer les souvenirs du temps où ma maison était encore debout et regardait passer les jours, cachée dans ses roses comme une vieille dame dans ses rideaux de crochet.
Excusez-moi de vous avoir fait déranger pour rien, il faut que j’arrive à accepter des cendres dans ma conscience. Il faut que j’apprenne à vivre sans mon passé comme d’autres arrivent à vivre avec un handicap. Ou je laisse brûler mon avenir dans ce foyer calciné ou je m’accroche aux restes du présent.
Je remercie, je signe une feuille comme quoi le Samu ne s’est pas déplacé pour rien. Les pompiers viennent à moi, ils ont fait ce qu’ils ont pu, ont sauvé ce qu’ils ont pu. Ils vont rester encore un moment pour surveiller l’agonie du feu, jusqu’à ce qu’il meurt, rassasié de ma vie, dans un dernier souffle de fumée. Cette fois,  je crois que j’ai compris, vingt ans d’investissement, des milliers de souvenirs collectionnés, gommés par les flammes, des preuves de ma propre existence, de la vie des êtres chers, barrés d’un grand trait de suie. Dans ma tête, il n’y a qu’une question : “pourquoi” ? Et pourtant ce n’est pas celle que les gendarmes se posent : “comment” ?
La première idée est la cheminée. Dans le salon l’âtre tend ses chenets comme s’il voulait prouver son innocence; le conduit est poussiéreux, ce n’est pas par là que le feu a pris. Je cherche avec les gendarmes, dans les pièces ravagées, à travers les meubles calcinés, les objets boursouflés, l’âme éclatée. Je me baisse et ramasse un chausse pied en cuivre, juste noirci. Je le frotte dans mes doigts, sans dégoût, comme on embrasse un mort, parce qu’il vit encore dans la mémoire. Et pourtant il faudra un jour trier, évaluer, chiffrer les déchirures, et jeter… Je passe le cuivre sur la paume de ma main, comme on caresse la joue d’un enfant malade, pour le réconforter. Quelqu’un m’appelle dans la cour, je cherche un endroit à l’abri pour poser l’objet rescapé, je n’en trouve pas… Qu’est-ce que je vais en faire, je n’ai même plus d’endroit propre pour poser ma vie…
Dans la rue, des hommes attendent, avec des attachés-cases et des dossiers. L’un d’eux monte et me glisse la carte d’un cabinet d’assurance. Je lui réponds que je suis assuré ailleurs, que je ne vois pas contre qui on devrait me défendre et que c’était avant qu’il fallait venir, quand on pouvait encore arrêter l’incendie.
Pouvais-je savoir que l’un d’eux était là avant les pompiers, mais sans eau ni tuyau, juste avec un stylo. A l’époque, j’ignorais qu’il existait des gens qui se nourrissaient de flammes…

A suie-vre

Grain de fable- Paul de Glécy

FEU_ILLETON N°5

Mais qu’est ce que je fais allongé par terre ? Qui sont sont ces hommes en uniforme et pourquoi suis-je dans l’eau ?
Une fumée âcre me fait tousser, le sang me monte à la tête et des images défilent lentement dans ma conscience ; le feu… à quelques pas, ce chancre rouge et noir qui brûle ma vie et me dévore la tête. Il ne faut pas que je me réveille, ou alors juste un petit peu, pour ne pas m’endormir trop fort. On me glisse un morceau de couverture sous le dos, on a peur que j’ai froid ! Pourtant jamais je n’avais eu un feu si chaud dans ma maison. J’ai envie de rire… Non, ça serait mal vu, et pourtant ça me ferait du bien car je n’arrive pas à pleurer et ça m’étouffe.
Je vois des bottes de pompiers, des chaussures de gendarmes et une voisine qui me tient la main : “ Il n’y a personne de blessé, même le chat n’a rien… ” Qu’attendent-ils de moi, que je me lève en disant : “Ah bon ! J’ai eu peur… ”
C’est fou ce que les autres sont contents de voir ce qui a échappé au sinistre, comme si tout le reste n’avait pas d’importance. Il ne faut pas que me réveille trop… Moi aussi j’ai pensé ça ; quand on partage le malheur des autres, on peut juste être content de soi en les aidant. Et puis ces gens anticipent, ils tentent de me convaincre de ce que j’essayerai de croire plus tard.
Il y a une voix féminine connue qui parle : « il refait son cinéma”. Est-ce qu’on peut penser qu’aujourd’hui, avec le feu, je pourrais jouer… Avons-nous donc été mariés aussi longtemps et être autant étrangers ? Non, il ne faut pas que je dorme trop. »
Ces pensées me font pleurer, ça me soulage un peu et ça me fait entrevoir une paire de chaussures bien propres. Celles d’un homme qui tient un dossier avec un stylo et qui me parle d’assurances. Dans le lointain, j’entends la sirène stridente d’une ambulance.
Il faut que je me lève; je ne sais pas si je résisterai à l’amputation, mais je refuse l’anesthésie, je sais que je n’aurai pas la force de me réveiller deux fois devant le bûcher.

Je me redresse et marche vers les infirmiers, d’un pas mal assuré…

Grain de fable – Paul de Glécy

FEU-ILLETON N° 4

A présent, il faut que j’avance. Il y a des gens et des camions de pompiers dans la rue. Ça doit être grave, mais c’est peut-être les gros moyens qui sauvent, comme dans les hôpitaux.
J’avance, il y a de la fumée dans l’air, une odeur écœurante de bois brûlé et de papier mouillé. Je marche comme un automate, quand je vais lever la tête, entre les tilleuls, je vais apercevoir une partie de la maison. Des gens se retournent ; dans leurs yeux le sinistre est immense. Ils exagèrent. Il faut que je regarde moi-même.
La partie qui entre dans mon champs de vision est calcinée, j’avance encore et je tourne lentement la tête. Chaque millimètre me montre des ruines noircies. Je continue rapidement le geste, comme on arrache prestement un pansement collé dans une plaie… Il n’y a plus rien.
Le pigeonnier que je n’avais même pas pensé à enfumer n’est plus que décombres. Il n’ y a plus de toiture, justes quelques poutres tordues plantées dans des murs éventrés.
Quelqu’un doit me parler. J’entends des mots. Ils ne veulent pas rentrer, pas plus que l’image en noir et blanc collée contre mes arbres ne pénètre ma conscience. Quelques chose se refuse en moi à faire coïncider ce squelette calciné où se promènent des ombres, avec la maison rouge qui abritait ma vie.
Pourtant il faut que je parle à ces gens venus pour aider, accepter leur compassion, ne pas paraitre méprisant vis à vis de ceux qui ont vécu le même drame, cacher ma souffrance pour ne pas en ajouter à ceux qui en éprouve pour moi.
Si au moins je pouvais trouver une haine pour y accrocher une partie de ma douleur.
Et puis tout à coup la réalité se dessine; cette épave échouée dans cet océan de fumée, c’est le grand puzzle que je construisais pièce par pièce depuis vingt ans, quarante années économisées et dépensées en deux heures. Ces gouffres béants, c’est là où j’ai aimé, là où ont grandi mes enfants, là où est passé mon père. Et ce mont de détritus ce sont les entrailles de ma vie qui fument, répandues par terre…
Tout ce met à tourner et ça s’allume dans ma tête.

A suie-vre

Grain de fable – Paul de Glécy