Conversations de Nuit – Nuit 2 suivi de Nuit 3

Un et Deux sont étendus sur la plage. La mer a tiré à elle sa couverture d’écume, alors Un et Deux grelottent.  

Deux : Le monde a la saveur d’une ombre.

Un : Le monde a le toucher d’une ombre. C’est le toucher qui te fait croire qu’il a une saveur.

Je rentre chez moi, répond Deux. Les saveurs et les touchers se sont noyés.

Autant dire que tu ne rentres nulle part !

Ne ris pas ! J’ai un chez-moi. Au pied d’un arbre bien sûr.

Ton arbre ce n’est pas un arbre. C’est un vieux tronc desséché. Au pied de cet arbre rachitique, ton chez-toi, c’est une cabane dressée au beau milieu de l’ancien square de la République. C’est ainsi qu’on l’appelait autrefois. Le nom a perdu son sens. La République était carrée. La république avait son figuier, sa cabane et son poète. Désormais, seul le square veille. Et nul ne sait sur quoi. Car les ombres l’évitent. Le square est resté carré, mais les hommes sont torves. Les hommes et leurs ombres sont de fieffées individualistes.

Le médicament du patron t’a fait perdre la raison !  

La mer a pitié d’eux. L’un des angles de sa couverture vient leur caresser les pieds. Mais les médicaments commencent à exercer leur effet. Emportant avec elle Un et Deux sur le haut d’une vague lente, la mer remonte le fleuve, puis se dirige vers la ville haute. Bien qu’il fasse nuit, le ciel a une teinte miel dont la lueur se répand à travers les quartiers de la ville. Deux erre sur les premières marches d’un palais aux figures de lions entourant des fontaines et le chant aristocratique d’un merle, mais Deux ne le voit pas. Ses étrilles intermittentes l’accompagnent.

Son chant fait écho aux murs,

attend que l’écho revienne, puis lance à nouveau une étrille.

Se tait.

Recommence.  

Deux ne grelotte plus. Les eaux sacrées se sont apaisées.

Un est entouré d’ombres. Deux a disparu. Un, lui, apprécie cette compagnie un peu cobalt un peu nuit où les chuchotements vibrent dans l’intimité des vieux murs. Il se roule dans les affres de la pelouse d’un campus. Des idées lui viennent qui sont plus brûlantes que des quasars. Un ne sait plus très bien si les ombres brillent ou si les éclats ne sont pas obscurs. Il se rend compte qu’il avait toujours fait cette confusion, comme la plupart des élèves la font, et se dit naïvement qu’il écrirait bien un traité sur le sujet. Des disciples très doux –  et encore plus ingénus que lui –  s’approchent et l’entourent pour écouter son silence. En fait, ses disciples reflètent la douceur de Un. C’est une douceur héritée d’un homme très ancien, aussi très probablement très barbu, dont ni Un ni ses disciples ne parviennent à se souvenir, mais dont ils reproduisent malgré eux les déclinaisons.   

Lorsque le soleil s’est levé, Un et Deux ont chacun trouvé leur place respective dans la partie haute de la ville. Un est un éminent professeur d’université, respecté et choyé, tandis que Deux règne sur le pays.

Nuit 3

Deux est désormais installé sur un trône de papier mâché bel et bien doré. Au début, peu habitué, il est recroquevillé, mais bientôt, le sommeil de l’innocent est anéanti par le jour.

C’est l’heure, votre Altesse ! À qui sont adressés ces mots étranges. Un personnage, grand, digne, coiffé d’une perruque grise se tient devant Deux et répète à sa Majesté que c’est l’heure. Seulement, la tête du Grand Chambellan – puisque c’est lui – arrive à peine aux pieds de Deux. Oui, oui, certainement ! Votre habit, Majesté ! Deux doit se pencher pour attraper son habit rigide et fort difficile à enfiler. Cela ressemble à une tenue d’académicien avec des boutons dorés, de lourdes médailles militaires, des nœuds décoratifs, des épaulettes, des dorures, une collerette qui le gratte sous le menton, une perruque blanche et mille autres merveilles qui brillent dans le noir ou retentissent dans le silence du palais. Chaussées de béquilles pour se mettre à la hauteur appropriée, une armée d’habilleuses l’aide à enfiler l’habit amidonné. Il s’aperçoit que le trône est assez haut et cela lui donne le vertige. Deux prend goût au vertige du pouvoir. La tête lui tourne délicieusement. Deux contemple la petitesse de ses gens et jouit.

Bientôt, Deux remarque d’énormes mains accrochées solidement aux pieds de son trône, puis des crânes luisants. Qui sont ces deux-là ? Ce sont vos esclaves, Majesté ! Ils portent le trône sur lequel est assise votre Auguste Personne.

J’ai bien peur qu’ils ne se fatiguent !

Ils sont habitués, Votre Altesse !

Faites-en tout de même venir quatre autres. Je n’aime pas qu’on se fatigue pour moi !

À vos ordres, Majesté !

Quatre nouveaux esclaves se mettent à soulever les deux premiers qui soulèvent le trône sur lequel est assise l’auguste personne de Deux. Son altesse se retrouve tout à coup soulevée d’une hauteur supplémentaire. Le vertige s’accentue, et avec le vertige, le plaisir de dominer la grande salle du trône.

Deux continue de réclamer des esclaves pour soulager ceux qui soulèvent les esclaves qui sont immédiatement sous son trône et qui ont éveillé son auguste affection. On fait venir huit esclaves anonymes pour porter les quatre avec lesquels deux entretient déjà quelque relation et qui soulèvent les deux premiers qui sont presque devenus les intimes de Deux. Ces hommes ont beaucoup de peine, fait Deux bouleversé. Que votre majesté ne se fasse aucun souci, le rassure le Grand Chambellan. C’est leur rôle, un rôle inscrit dans leur sang.

Grand Chambellan, que me racontez-vous là ? Leur sang est-il différent du mien ?

A suivre…

Le sang des loups

Masque, que vois-tu ? demandai-je à mon visage tremblant

Je ne vois que toi depuis l’autre côté ! répondit-il. Quelle perspective !

Regarde ! Je danse avec le cadavre de ton âme

Je danse la danse des loups qui s’entredéchirent pour savoir lequel est le plus fort

Masque, qu’entends-tu ? demandai-je pétrifié

Je bats la mesure des catastrophes solaires qui submergent ta bouche et ta poitrine crevée

Écoute-moi bien, tu m’as confectionné avec les os de tes rendez-vous manqués

Les carcasses et les plumes de tes vies ratées, avec les écailles de tes gestes débiles,

Avec la paille de tes mots d’amour balbutiés la bouche pleine

Je bats les secondes quand tu n’as pas été toi, je bats les jours quand tu as tourné le dos à l’amour

Je mettrai fin à tes songes, regarde-toi, regarde-moi dans les trous morts de tes yeux

Masque, pourquoi tournes-tu, comme un manège déglingué ?

Je tourne pour que tu cesses de croire que tu n’es pas fou

Car la folie, comme le sang, comme la vie, gicle et gicle et gicle toujours

et gicle quand ça fait mal, et gicle quand ça fait du bien

Pour recréer, pour désirer, pour procréer

Et je danserai ainsi avec le cadavre de ton âme jusqu’à la nuit de tes yeux, jusqu’à la nuit de tes nuits, jusqu’à la nuit de tes jours ! Et jamais ne te quitterai ! Car, pour te faire renaître, je suis le plus fort !

 

Mais ! … Qui va là ? 

Qui se cache derrière ce loup ?

Minuit a sonné 

Au bal masqué,

La dernière danse vient de tourbillonner … 

Il est temps de vous dévoiler 

Qui êtes-vous donc ?  

Allez-vous enfin tomber le masque ?!

Pour retrouver votre être véritable

Qui suis-je ? me demandez-vous 

Avec crainte, amitié ou dégoût. 

Je suis tous les secrets de la Terre 

Je suis tous les mystères de la Galaxie 

Je n’en n’ai pas l’air

Et pourtant ! je suis fatigué de le porter 

Je suis le dehors et le dedans 

Tous les tourments et les joies bonne-enfant 

A vous la liberté du choix 

Du Masque de Fer

Risquant de rouiller de colère ou 

Du Masque et la Plume 

Pour conter un monde meilleur

Aux Lucioles et aux étoiles de mer 

Pour ma part j’ai déjà choisi : une vie nature sans  » masquarat « 

À découvert,

Plus tu l’ôtes

Moins le rivage se dénude

Le sable enterre  la peau

Des visages surprises

A  marée basse

Et tu marches suspendu

Au fil de tes précautions

Petits loups de notre carnaval

Sans magie…

Tapie derrière le miroir

l’image se dérobe à sa réalité

Elle est libre

dansante et charnelle

dans ce carnaval permanent

des ombres portées vers de lointaines peurs

À peine fardée des brumes matinales

quand tout le jour place face à face 

des mains qui se voudraient sourires

l’approche du crépuscule voit les loups

s’encanailler avec des chiens

Tombent alors les masques dans cette nudité lunaire

Les visages revêtent leur teinte originelle

Les auteurs :

Bossman, Marjolaine, Phoenixs, Éclaircie

4z, avec ou sans masque avance toujours à nos côtés

Les absents de la semaine, Élisa, Kiproko et So-Back, à qui l’on dit, à bientôt.

Conversations de Nuit – Nuit 1

Un café au bord de la mer. Les personnages eux-mêmes n’ont pas la notion du temps. Peut-être sont-ils là depuis la veille, ou depuis plusieurs générations.

*****

(Quelques temps avant que Un et Deux ne se rejoignent au café, le réveil de Un n’avait pas sonné. Depuis combien d’années ? Le réveil trônait sur la table de chevet. Un gros réveil, fidèle au poste, droit dans ses bottes. Ses aiguilles immobiles indiquaient midi ou minuit – plutôt minuit, car il faisait sombre déjà, ou encore sombre, parce que Un n’avait aucune idée de l’avancée de la nuit et qu’un minuit immobile pouvait bien avoir commencé il y a fort longtemps. Assis sur le lit de fer, Un s’était étiré autant que ses bras ankylosés le lui permettaient, avait allumé un mauvais cigare, s’était rasé, avait jeté une veste chic et trop grande sur ses épaules, puis s’était engouffré dans l’escalier pour se plonger à nouveau dans l’anonymat de la nuit.

Deux, lui, ne s’était pas encore couché. La cervelle de Deux tournait à plein régime, comme une usine de papier, comme la rédaction perpétuelle d’une Torah inachevée, jamais au point, toujours en cours de correction. Pour enfin s’asseoir ici, Deux avait coutume de compliquer son trajet qui n’était jamais assez long. Deux s’efforçait de suivre les lampadaires municipaux qui le maintiendraient dans un périmètre acceptable – les lampadaires se rejoignaient toujours et permettaient à Deux de faire le lien avec le réel. Et c’est ainsi, au petit bonheur la chance, que Deux retrouvait la terrasse du café de la plage, le seul endroit au monde où Deux pouvait encore prétendre exister.)

*****

Un café au bord de la mer, le ciel est noir depuis des heures. Des voitures rouges passent en saccades furieuses. Des carcasses vides aux faces exorbitées, aveuglantes à leur manière, et qui klaxonnent malgré l’heure tardive.          
Un et Deux, sont attablés à la terrasse déserte du monde. Deux fume un haschich au goût de cendre. Un sirote un liquide brun resté au fond d’un verre.

Toi non plus, tu ne dors pas ?

Dormir m’empêche de rêver dit Un.

Hé, hé ! Tu n’as pas une tête à rêver réplique Deux (rires des klaxons).

Pourtant, si ! Je rêve que je suis assis à la terrasse déserte du café du monde,

Le ciel est méchamment noir,

et contient une pointe de préjudice depuis plusieurs heures. Des voitures rouges passent. Des voitures vides aux faces exorbitées. Elles klaxonnent malgré l’heure. Un se tait et écoute les klaxons dont certains semblent rire. Rire pour ne pas heurter. Pour ne pas pleurer. Deux essuie une larme. Ou peut-être un fragment d’écume venu du rivage. Ce sont les sorties de boîtes.

Tu sortais d’une boîte ? demande Un.

Oui dit Deux. Toi non plus, tu ne dors pas !

Ne pas dormir m’empêche de crever. Tu sortais d’une boîte comme le diable ?

Le patron s’approche et déclare avec une voix forte et menaçante qu’il va fermer.

Déjà ? Allez-vous fermer nos plaies ? Allons patron, vous n’allez pas nous refuser un petit verre de quelque chose – ou  un grand quelque chose –  pour refermer nos plaies ?!

Bon ! Mais le dernier parce que voyez-vous, quand les vagues arrivent à lécher les pieds des tables, c’est que l’heure de fermer s’est étendue déjà sur la plage et s’est peut-être noyée. Je ne peux pas toujours la surveiller. C’est stressant vous savez d’être sans cesse à surveiller les heures qui aiment aller batifoler dans les courants.

Le patron jette un œil bienveillant sur ses deux clients attardés, presque étendus sur leurs chaises dont les pieds commencent à se dissoudre dans l’écume.

Vous avez mal où demande-t-il.

Je ne sais pas moi je ne sais pas. Servez-moi quelque chose qui referme les plaies.

À moi aussi s’il vous plaît !

Le chef jauge les poètes, observe le préjudice du ciel tout en humant l’empreinte d’une étoile. Je ne sais vraiment pas ce qui pourrait faire l’affaire. Vos blessures sont des gouffres. Des gouffres aussi profonds que Cassiopée. Ça ne fera son effet que quelques heures, le temps que vous rentriez chez vous, le temps que vous creviez ou que vous rêviez. Alors je garantis pas ! Les lésions sont certaines. Elles sont anciennes et voyez-vous, elles ne se seront jamais tout à fait refermées.

Soit vous êtes médecin soit vous êtes devin…

Le patron reste impassible, examine de plus prêt l’empreinte stellaire publique de tout à l’heure, la jauge et verse dans de tout petits verres à thé un liquide de discordance brunâtre pour l’un et un sirop de gesticulation pour l’autre.

Vous ne souffrez pas du même mal explique-t-il. Ce que vous nommez poésie peut avoir bien des causes. Si j’inversais les verres – ou les poètes – l’un cesserait de rêver, l’autre crèverait…

Un et Deux vident leur verre, chacun avec toute la diligence d’un patient qui fait semblant de vouloir guérir.

(Illustration « Rue Dresde » Ernst Ludwig Kirchner 1908)

Entre deux hoquets … Ah… Ha … d’ Eternité

Éclat fusant de l’Est
peut-être
Ou bien du Nord
Assurément du Sud et de l’Ouest
L’éclat cherche l’éclat
pour se marier… s’épouser… se démultiplier
rebondir… enfler…résonner…ricocher
Sans flèches ni blessures
Orner le sourire d’un son que tous entendent
devinent…sentent du bout du doigt aguerri
de la joue attentive
de l’œil à qui nul n’échappe dans les soubresauts immobiles


Silencieux ou Sonore,
Lorsque soudain, l’éclat, tel un écho
Se propage à la bande de potes …
Pour l’oreille et le cœur, ce son est un réconfort
Plus on est de fous plus on rit
De ce fou-rire monumental
Qui retentit jusqu’à aujourd’hui
On n’s’en lasse pas,
Diamant à l’état brut, mat ou lumineux, ré-oxygène
De nos éclats de rire multicolores, tout l’Univers



Peut-on rire de tout, professeur ?
Bien-sûr
Nous pouvons rire de tout
Comme le Grand Tout lui-même
Se fout bien de nous
Nous,
Créatures chancelantes
Notre existence, une blague éclatante
D’imbécilité
Racontée par des dieux ivres
Entre deux hoquets
D’éternité


…Ah…
…Ha…


Que c’est bon d’avoir de tels moments de partage!
Je vous laisse essayer de retrouver à qui correspond chaque éclat de rire. Tous très beaux à entendre musicalement parlant. Vous découvrirez Phoenixs, Pascal, Éclaircie et Marjolaine.
Élisa, Alain, alias So-Back et Kiproko rient de bon cœur avec nous et ça remonte le moral des troupes; et
4Z veille à ce que cette joie reste intacte. Et ça met du baume au cœur.
Alors, d’ici le prochain rendez-vous, nous vous souhaitons de belles créations, accompagnées par de magnifiques éclats de rire.

Pour finir, le titre est pris un peu à Phoenixs et un peu à Pascal.

Pour tout l’or du monde

.

Illusion d’optique,

.

Riche, il s’économisa

Pauvre, il se dilapida

Et partit sans rien laisser…

Riche, chiche, j’ose

.

Depuis on me dit nabab

et comme dab’

je réponds, en plus virtuose

donc quand t’es rupin

aux yeux des gens t’es nanti

et si nanti, t’as la fortune, car qui la cherche

au clair de la lune

aura sûrement le teint

d’un crésus 

.

Et si j’étais … ce grain de Riz-hier ?

Choyé, cajolé, bercé

Je regarderais passer l’Hiver 

Le cœur enjoué

Bienheureux dans mon grenier,

En me souvenant du temps où on jouait encore à l’Awhalé

Le principe : faire circuler les graines pour en gagner et en partager, toute l’année. 

Et si j’étais … ce grain de blé,

Doublé sur chaque case de l’échiquier

Je rendrais la Fortune

A celui qui m’aurait nommé. 

Et si j’étais … ce grain de sable

Toute l’histoire serait chamboulée A en renverser la table

Et la morale de c’te fable se réécrirait ainsi :

Riche nait pas par ce qu’il a

Richesse infinie se déploie et se multiplie en la partageant ! Tous simplement !

Nota bene : Alors, si le cœur vous en dit Pensez donc à bien dépenser sans conter!  

.

Le palais argenté au flanc de la colline, c’était chez toi

Ton père, c’était le roi

Et ta mère,  la reine,

Te cajolait

Comme se doit

D’être cajolé le roi des petits princes

Elle soignait aussi tes égratignures aux genoux

Un jour, la reine t’emmena dans son carrosse à deux sous

Chez un dentiste à qui tu mordis la main

Comme se doit d’être mordu tout bon dentiste

Par le plus éminent des plus gâtés des dauphins

Le jour portait haut tes épopées et tes exploits

Parmi les petits cailloux, les branches du jardin

En voyant les pruniers fleurir par-delà les toits

Tu crus posséder

L’horizon

Et tu avais bien raison

Petit polisson !

.

Parée de mes haillons,  j’ai franchi cet enclos

Où je vous ai trouvé pas plus ingrat que chiche

Fenêtre encor fermée, dès lors le monde éclos

Ébahis nous choyons déjà le verbe riche

.

Sous les fabuleuses plumes de :

Phoennix, So-Back, Bossman, Marjolaine, Éclaircie

Élisa et kiproko, riches de leurs présents n’ont pu se joindre à nous

4z et son aura « chapeautent » l’ensemble

.

N’entre pas doucement dans cette bonne nuit

Tentative de traduction d’une très célèbre villanelle, ‘Do not go gentle into that good night’, de Dylan Thomas (1914-1953). Il m’a donné énormément de difficultés, celui-ci; je vous prie d’être brutales/aux avec vos critiques, généreuses/eux avec vos suggestions d’amélioration:

N’entre pas doucement dans cette bonne nuit:
L’âge doit s’embraser, râler en fin de jour;
Rage, rage, lorsque la lumière s’enfuit.

Les savants, à leur fin sachant que tout s’ensuit,
Leurs mots n’ayant pas fait d’éclair, quand vient leur tour
N’entrent pas doucement dans cette bonne nuit.

Enfin tombée la houle, les braves qui crient
Que leurs actes n’ont pas assez brillé au bourg,
Ragent, ragent, lorsque la lumière s’enfuit.

Les sauvages, qui célébraient le soleil pris
En plein vol, voyant tard qu’ils pleurent son retour,
N’entrent pas doucement dans cette bonne nuit.

Les sérieux, vers leur mort apprenant, éblouis,
Que l’oeil peut, même aveugle, reluire d’amour,
Ragent, ragent, lorsque la lumière s’enfuit.

Maintenant, du puy morne, mon père, maudis-,
Bénis-moi de tes cuisantes larmes tout court.
N’entre pas doucement dans cette bonne nuit.
Rage, rage, lorsque la lumière s’enfuit.

Do Not Go Gentle Into That Good Night

Do not go gentle into that good night,
Old age should burn and rave at close of day;
Rage, rage against the dying of the light.

Though wise men at their end know dark is right,
Because their words had forked no lightning, they
Do not go gentle into that good night.

Good men, the last wave by, crying how bright
Their frail deeds might have danced in a green bay,
Rage, rage against the dying of the light.

Wild men who caught and sang the sun in flight,
And learn, too late, they grieve it on its way,
Do not go gentle into that good night.

Grave men, near death, who see with blinding sight
Blind eyes could blaze like meteors and be gay,
Rage, rage against the dying of the light.

And you, my father, there on the sad height,
Curse, bless, me now with your fierce tears, I pray.
Do not go gentle into that good night.
Rage, rage against the dying of the light.

Conversations de Nuit – Prologue

Au commencement, il y avait une ville. Une ville informe, avec des rues sans nom et des passants sans visage. Mais voilà que cette informité déplut au créateur de toutes choses qui résolut de couper la ville en deux. Il la fit traverser par le grand fleuve noir qui sépare aujourd’hui la ville haute de la ville basse et infligea aux hommes une profonde blessure, afin qu’ils pussent naître.

La ville haute est une acropole dorée accrochée aux cieux, un assemblage d’arches, de colonnes, des rosiers et de cèdres. La ville basse est celle des anciens faubourgs, une vaste étendue de hangars et d’usines, d’arbustes rachitiques, de terrains vagues où poussent çà et là des herbes folles, un méli-mélo de rues flouées de trous d’eau, d’huile, d’essence et des miasmes d’une humanité à l’abandon.

Lascive, la ville basse s’étale à l’embouchure du grand fleuve noir, laissant traîner le long de ses flancs les bandes enfantines des jours buissonniers, quelques vieillards assoiffés de jour et les hommes et femmes désœuvrés des jours chômés. Le fleuve monte vers la ville haute. (Il y monte bien plus qu’il n’en descend. Par cascades successives. Franchit les ponts. Fait voler une écume dorée pour la déposer sur le pavé sale des ruelles et sur les manteaux gris des pigeons). Pendant les jours de canicule, les deux villes s’élèvent identiques comme deux mains décharnées vers le ciel, se font miroirs l’une de l’autre, répondent à des horizons symétriques ayant perdu depuis longtemps l’attrait d’un ailleurs. La ville haute brille alors par ses façades néocoloniales et ses moulures couvertes de faïences bleues, d’ornements grotesques et de soupirs d’anges ivres. En contrebas, la ville basse offre un tableau flou – sans ordre ni harmonie, relique de l’informité originelle, sauf peut-être la distribution étrange de minuscules fenêtres sur les murailles antiques. Mais parfois, l’aboiement des chiens et le vent aidant, les deux villes tanguent, se décrochent, les toits de tuiles roses forment des rouleaux menaçants.

Autrefois, dit Un, j’étais préoccupé par mes origines, je voulais savoir quelle vie j’avais vécue. Avant. Avant cette vie-là. Je voulais savoir si j’avais été une statue ? Un portrait ? Si j’avais été cet oiseau étrange au corps de serpent, cette roche lumineuse dérivant dans l’espace ou un religieux dévoyé ? Au fil des années, la question a cessé de m’intéresser. Maintenant, je veux savoir vers quoi je me dirige. Est-ce qu’il y aura une autre vie ? Est-ce que je deviendrai du vide ? Une déchirure du cosmos ? Ou tout simplement le vent sur les grandes herbes des terrains vagues ?

Deux : Tes os iront pourrir dans la noirceur du grand fleuve. On gravera peut-être ton nom sur un monument… si tu as de la chance.

Un : Tu sais bien que les noms s’effacent, même sur les pierres les plus dures. C’est sur l’écume qu’il faut graver son nom.

Tu te réincarneras alors en miroir.

Les miroirs sont des questions vivantes. Tous les matins, droit dans les yeux, je regarderai les puissants et les faibles de ce monde. Je serai leur question : « Et quoi à présent ? »

Un est poète. Un poète aux cheveux mi-long, cigare au coin des lèvres. Un se rase de près. Toujours. Et même après ses nuits blanches, Un semble rasé de près et frais, aussi frais que pourrait l’être une aube naissante sur les reflets du fleuve noir. Seule son haleine exhale la mort. Ses cheveux flottent comme il sied que les cheveux flottent à un poète. Il se pose tout un tas de questions à longueur de nuit, des questions d’enfant auxquelles personne ne répond évidemment jamais, mais qu’une poignée de philosophes et d’intellectuels lisent parce que chacun est d’accord pour dire que Un est un grand poète, un poète exceptionnel, l’enfant chéri du pays.

Deux l’accompagne dans ses questions d’enfant. En tâchant de ne pas y répondre. Et ce jeu de questions sans réponses se joue entre le port de commerce, l’église Sainte-Pitié et le café de la plage. Un questionne les devantures des boutiques, les levers de soleil, les rues vidées par le vent d’ouest. Un questionne la lumière des regards et la complexion des peaux – sans jamais avoir aucune réponse. Deux s’arrange pour prolonger les questions, pour exacerber encore l’insatisfaction de Un et rallume régulièrement le vieux mégot refroidi de son cigare qui, paradoxalement, s’éteint lorsque Un recommence à bouillonner à vide sous l’effet du tabac.

L’acropole et la basse ville déteignent l’une dans l’autre – inéluctablement. Conformément aux règles qui régissent l’univers, les particules de l’une se mêlent aux particules de l’autre, unissant leur teinte en une seule, plus grise et plus sombre. L’invisibilité des habitants des deux villes finit par se refléter l’une dans l’autre. Les bourgeois de la haute ville perdent de leur superbe, leurs belles chemises blanches disparaissent sous la couche de la poussière des jours, sous une peau reptilienne et brillante, la même peau avec laquelle les ouvriers des bas quartier et les jeunes boutiquières recouvrent peu à peu les bleus de leurs rêves. Lorsque la tempête souffle de l’ouest, seuls les marins ne changent pas pour un iota la superbe de leur pas, cette démarche semi-titubante qui anticipe la prochaine vague,  ni la manière de se protéger le visage des embruns. C’est cette égalité d’humeur des marins qui attire Un et Deux vers le port. Et tant que Un et Deux se retrouvent à la terrasse du café de la plage, les marins marchent en titubant et le monde est sauf.

Du moins en apparence, car dans la ville endormie, les fantômes ne sauraient tricher plus longtemps.

Deux est un poète bien plus génial que Un, mais déchu par ses mœurs (que Un croit trop peu conservatrices au goût des éditeurs bien-pensants de l’acropole). Autant Un est leur préféré, le poète à la mine angélique et gâtée, autant Deux est capable de se montrer abjecte, traître et rebelle en toutes choses. (Du moins d’après Un aux yeux des éditeurs conservateurs de la ville haute). Deux joue la moitié de ses pièces qui ne sont pas toujours d’or véritable aux cartes et aux jeux avant d’aller claquer le reste dans les bras des prostituées de la ville basse. Mais Un possède beaucoup plus de pièces d’or que Deux, alors il partage volontiers ses soirées à la terrasse du café de la plage avec Deux, histoire de lui soutirer quelques traits d’inspiration dont il ne manque pas de faire bon usage. Et Un et Deux devisent sur les tours majestueux que leur jouaient autrefois et les lunes et les soleils de leurs plus belles années et les astres qui ne sont jamais revenus. Sur les murs de la ville endormie l’écho noir d’une trompette résonne en boucle dans un ascenseur. Quelqu’un a oublié de libérer le musicien. Il jouera encore bien des heures après que Un et deux se soient quittés et que le soleil se soit levé. Autant dire que l’histoire semble avoir fini avant d’avoir commencé. Et c’est peut-être là tout le chagrin qui animera l’auteur de ce rapport étrange.

Edward MUNCH – Nuit étoilée. 1892.

Le Roi Henri

Traduction de ‘Henry King’, par Hilaire Belloc (1870-1953), auteur franco-britannique né à La Celle-Saint-Cloud:

Le Roi Henri

Le grand défaut du Roi Henri,
C’était de mâchonner de p’tits
Bouts de Ficelle, ça et là –
Mais un jour, il en avala
Qui, passée loin à l’Intérieur,
Se mit en Noeuds d’une laideur
Que l’on peut difficil’ment croire,
Et qui transformèrent l’Histoire.

Les Docteurs les plus Reconnus
Furent sommés, mais, accourus
Sans délai pourtant, annoncèrent
En acceptant leurs Honoraires,
« À cette Crise, aucun Remède –
Le Roi sera, sous très peu, Raide. »

Ses Parents se groupèr’nt autour
De son Chevet, arrivés pour
Pleurer la Mort Prématurée
Du fils royal dénaturé,
Qui, rendant le Dernier Soupir
Avant de délaisser l’Empire,
S’écria, « Que ma mort fournisse
Un exemple, et vous avertisse:
Vraiment, la seule Nourriture
Indispensable à l’Ossature
Humaine, c’est des Repas Sains… »
Sur quoi, le Malheureux s’éteint.

Jeux d’enfants

On s’en balance,

Toboggan à l’envers
Le ciel s’envole
Dans son bec la sandale
Légère joue à cache-cache
Avec le petit caillou
De la marelle craie bleue
Sur gris bitume
Sautent les nattes dans le vent
Court le rire de nacre
Quand la main passe
Le jeu reste au jardin d’antan…

******

Prenez un enfant

que vous hachez menu

avec quelques toupies et autres marelles ou 

cerf-volants

quelques gouttes d’Alice

un peu d’Ulysse

une once de sein dodu

et 

dans le miroir

ou la caisse à jouets

vous trouverez l’enfant que vous n’avez jamais cessé

d’être

******

Me voilà
Sur la Piste aux étoiles
Bien installée sur la petite nacelle
Je m’élance
Je me balance … de plus en plus haut …  de plus en plus fort
A presque faire le grand tour… de rire ( Regarde, Maman, Tonton, Tatie, Papa, Pépé, Mémé, comme je suis haut ! Regarde … )

Monter les marches
Regarder tout en bas
Avant de glisser
Une maille à l’envers à l’endroit
Sur le toboggan magique
Des sports de glisse

Atterrir pieds joints
Et courir de plus en plus vite
Avec les copains
Pour faire décoller
La fabuleuse soucoupe-volante
Et bien se cramponner
Pour ne pas être éjectée
Du tourniquet

Ça y est
On danse

Je suis perchée
C’est moi le chat
Tu es dans la maison
Je ne peux pas t’attraper

C’est d’accord
C’est toi qu’a gagné

Tout à l’heure
Si tu veux bien
On jouera
A la marchande,
A la maitresse ou au docteur

Oh là là Docteur j’ai vraiment mal au cœur
T’inquiètes pas
J’ai le remède qu’il te faut
Tu dois quand même fermer les yeux
Non on ne joue pas à cola –maya
Ni à 1,2,3 Soleil
Allez, compte jusqu’à 3 et tu verras tu seras guérie
Mais tu dois promettre de garder les yeux fermés.
Ça y est j’ai compté jusqu’à 3 …
Oh c’était bien
On rejoue quand au docteur ?

Allez les enfants, il se fait tard, on s’en va
On reviendra au parc demain

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Sur le parking de mousse verte sont stationnées des Majorettes
Pour voir passer le tour de France. Une pichenette,
La bille se met à grimper, les beaux cyclistes colorés,
En danseuse, saccadés s’attaquent au tas de sable doré
Talonné par Eddy Merckx, Raymond dépasse Poulidor
Mais voilà Pippi Longues Chaussettes qui accourt, elle bat des couettes,
Sautant à pieds joints sur la montagne, comme c’est chouette
De pouvoir écraser tout le peloton
De cyclistes bien ronchons, le tour de France, c’est mort
Les billes…  Les coureurs, enterrés vivants
La bille redescend, Poupou au dernier rang
Recule
S’enfuit en pleurant
Dans les jupes de sa mère

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Poème à plusieurs mains, autrices et auteurs, Béa Bou, Éclaircie, Marjolaine et Bossman

LA MORT AUX TROUSSES

Le souffle court, la mort aux trousses

Et mes pantoufles trouées qui ripent

Je prends la fuite et je l’évite

Le molosse est aux abois, mon cœur va flancher

180 pulsations, je suis dans le rouge

En apnée, la cage thoracique calcinée

Me voila devenir loque, je suffoque

Et ce putain de chien, je vais finir sur les rotules

Je traverse la route, manque de me faire écraser

Crie connard, tu vois pas que je suis en danger

Je lutte, fouille dans mes poches, mes pilules

Amphet’ qui font immédiatement de l’effet

J’en profite pour gerber, le danger est passé

.

Je marche, il fait nuit noire et des ombres bizarres

Je frissonne, au loin des cloches carillonnent

Atteindre ce village, pas rester chez les sauvages

Mes yeux se ferment un énorme coup de barre

Ma volonté m’abandonne, devant moi tout papillonne

Ça y est ils m’ont retrouvés, je suis soulevé

Ils m’emportent chez eux, je vais finir cuisiné

Je mijote, les épices me font saliver

Et tous ces réducteurs de tête me fixent

Ils salivent et implorent leur dieu pour ce sacrifice

Rituel païen, je suis spectateur en apesanteur

Un violent orage explose, le ciel vengeur

J’ouvre les yeux, mes draps sont trempés de sueur

.

J’ai froid, je me mets en boule, je claque des dents

J’ose pas me lever, j’attends quelques instants

Quel cauchemar, et pourtant je suis vivant

Maintenant j’ai les yeux bien ouverts

J’écoute les bruits de la nuit, et la lueur du réverbère

Perce les rideaux légèrement entrouverts

Mon réveil indique 3 plombes du mat

J’allume une clope, je me détends

Je me remémore cette aventure, quel trauma

Demain j’irais voir le psy, un ami

Va me décrypter tout ça, pas de soucis

Va me dire de moins forcer sur le whisky

Tu passeras de meilleures nuits

Je me rendors, une belle brune me rassure