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Mémoires

Il fait chaud
La femme marmonne des souvenirs
Le père est parti
Quel père ?
Un jeune homme de quinze ans
Beau
Comme aucune photo ne peut le montrer
Est allé dans un jardin
Un autre jardin
Les corps se disloquent
Ou les mots peut-être

Les souvenirs s’entrechoquent
La guerre
Les bombes
Les repas
La belle-fille
Le petit fils
La maison de campagne

Les mains se tordent, se fanent, s’agrippent
L’une à l’autre
Il est revenu hier
Il doit avoir cent ans
Il a cherché le fils
D’un autre lit
Il fait chaud
C’est dimanche aujourd’hui
Veille de mercredi

Je suis bien. Assise près d’elle qui apprivoise ma peur et la fait sortir de ma gorge. Les mots sortent, de la sienne, en rafales mesurées et en partie inaudibles. Il fait chaud. Je suis bien. Je vais de sa cuisine à ce jardin, sans bouger de mon siège confortable. Je vois la maison de campagne et l’évier, simple et blanc, qui a fait renoncer à l’héritage. Elle me regarde mais qui voit-elle ? Elle ne me répond pas, je pense que mes paroles ne parviennent pas jusqu’à elle. Elles doivent se perdre dans le flot de mots qui flotte, comme la fumée bleue, au dessus de nos têtes. Je la laisse avec Louis. Je reviendrai plus tard.
Plus loin, il y a cette petite femme dans les bras de son fauteuil. Il l’enlace pour qu’elle ne glisse pas. Elle a un vieux visage qui ressemble à tous les autres vieux visages. Elle ne dit rien. On dirait qu’elle est triste. Soudain, elle me voit et un merveilleux sourire lui redonne une identité. Ce sourire me rend heureuse, je ne sais pas pourquoi. Je ne cherche pas à le savoir, je prends, je donne. Elle commence plusieurs phrases. S’arrête avant la fin. J’aime assez ce genre de conversation mais je ne sais que répondre. Comment lui offrir quelque chose d’aussi chaud que son sourire ? Je lui dis que le goûter arrive, qu’elle va être servie dans une quinzaine de secondes. Je la vouvoie, évidemment. Son visage se fige de nouveau dans la vieillesse.
– C’est moi ! C’est moi !
Je ne sais plus ce qu’il faut penser. Elle est désespérée de n’être pas reconnue, par moi. Mais qui est ce moi. Le sien, le mien…Suis-je ce qu’elle fut ? Est-elle ce que je serai ?
Elle m’accueille dans sa vie, passée. Elle héberge ma mémoire transie. Comble mes vides avec les siens. L’oubli perd de son importance. Il y a une autre vie, plus intérieure, qui repousse sur les détritus d’alzheimer.
Avant de partir, je rejoins la maman de Louis, qui a refusé l’héritage. Elle évoque, encore une fois, le beau jeune homme.
– Il était beau ! Comment peut-on être aussi beau à quinze ans !
Elle raconte le départ à la guerre et je tremble à l’idée que sa jeunesse et sa beauté aient pu être détruites par cette guerre.
– Il est parti dans un autre jardin que le mien. Comment peut-on être aussi beau à quinze ans ?
Je lui dis, sans trop espérer une réponse, qu’il aurait été agréable de le voir en photo.
– Je dois en avoir, à la maison. Il y a des cartons pleins de photos.
La sensation est étrange. Elle m’entend, donc. J’ai aimé l’écouter et j’ai l’impression, tout à coup, que le plaisir a été partagé.

Je n’ai entendu que des femmes. Pourtant, cet après-midi là, j’ai marché tranquillement, à l’ombre d’une belle allée de tilleuls, au bras de mon père.

Les tendres ébats.

J’étrangle des sanglots dans ma bouche fermée,
Je crie des mots muets à ton oreille close,
Et quand j’ouvre les yeux dans cette nuit morose,
Je ne vois rien, bien sûr, comme à l’accoutumée.

Quelque chose est cassé, ou parti en fumée.
L’irrésistible usure du temps qui impose
Le sceau de nos destins frêles comme une rose,
M’a fait croire en la vie, perdue sitôt nommée.

Combien de temps alors faudra-t-il espérer
Te voir ouvrir la porte et oser y entrer,
Et sentir contre moi la chaleur de ton ventre?

Retrouver la jeunesse en de tendres ébats
Vaut mieux que s’enterrer en triste célibat
Et précéder la mort qui t’aspire en son antre.

Le carré blanc

Les temps changent, les injustices restent…

Il y a quelques siècles, Jeanne d’Arc fut condamnée pour avoir porté des habits d’hommes. Il y a quelques années, Chantal Noblecourt, présentatrice à la télévision, se retrouvait au chômage parce qu’elle montrait ses genoux sur le petit écran…
Aujourd’hui, on tolère tout avec la loi des « choses bises », dans la licence du spectacle, mais si mes souvenirs vous choquent, conservez-les dans le frigide air du temps.

Ma grand-mère, femme sage s’il en fut, mourut avec un regret : celui de ne jamais avoir fait l’amour dans la neige. Certes, bien des hommes lui auraient proposé ce plaisir si elle avait manifesté son désir sur la place publique, mais rien que le mot publique faisait rougir sa conscience de femme au foyer.

Et comment exprimer son désira l’homme qu’on aime quand celui-ci déclare qu’il n’est pas besoin du grand jour pour faire ces choses-là.

Elle dût attendre les lueurs blafardes de la mort pour confier à son gendre : « C’est la première fois que je vois mon mari tout nu ».
La loi du corps et les élans du cœur ne devraient-ils pas être la raison d’état du bonheur ? Aujourd’hui, ses phantasmes ne troublent plus que les fantômes en aubes blanches.
Pourtant, tant bien que mâle, ils eurent ensemble, sans heurt et sans reproche, quatre enfants qui donnèrent dix petits-enfants, et c’est l’un d’eux qui déplore aujourd’hui qu’un cristal de plaisir ait fondu au soleil des convenances sans avoir engendré d’étoiles.
Mais les anges n’ont pas de sexe et leurs auréoles ne font pas de taches sur les draps de l’infini… juste une trace de regret sur les descendants de leur lit.

Eros de Glécy