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Le Baiser de Cristal

cristal seul 1

Le sommeil arrivait en vagues lentes dans son corps, ensablant ses défenses. Lentement j’avançais une main vers son ventre. Elle bougea à peine. J’arrêtai, entre une hanche et la poitrine, dans cette lande douce où les doigts peuvent être tendres. J’approchai mon visage et posai mes lèvres sur son dos. Je jouais les baisers ; elle sourit.
Elle ne dormait donc pas. Elle s’était réfugiée derrière la frontière de sa peau. Alors que j’ouvris les lèvres, son corps frémit. J’avançais lentement vers son ventre ; elle posa les mains sur mes cheveux.
Que voulait-elle dire ?
Si je continuais le mouvement, je risquais de la refermer et de fissurer cet instant fragile où sa peau parlait en parfum. Il me faudrait attendre un autre soir où mon amour et mon orgueil ne l’auraient pas encore fait fuir.
Je fis glisser mon visage entre ses jambes. Elle m’arrêta violemment. J’étais prêt à rebondir sur l’affront et à replonger dans cette jalousie acide qui me rongeait la tendresse. Je la regardais et lui dis doucement : “N’aie pas peur, c’est de toi dont j’ai envie, pas de moi. Je ne te volerai rien.”
Quelques secondes s’infiltrèrent entre nous, longues et brûlantes. J’avançais, forçant lentement sa résistance.
Non je ne me mentais pas, ce n’était pas de moi dont j’avais envie mais d’elle seule et elle ne pouvait pas ne pas le sentir.
Je progressais dans la broussaille de ma peur et ma langue arriva au but. Elle aurait pu m’arracher d’elle, avant que ma soif n’arrive à son puits et que je n’y détrempe mes certitudes.
Tout à coup, quelque chose changea dans le combat. C’était comme une virginité qui casse, comme un aveu d’amour, peut-être juste pour elle-même, un aveu qui venait de ma bouche.
Mais moi, j’étais en elle de toute ma foi et tout mon désir. Je la buvais comme une source; même si c’était à cœur défendant, son corps était présent sous mes lèvres, un présent qu’elle se faisait à elle. Je bougeais légèrement ses jambes, elle continua le mouvement pour être accessible. Elle se donnait dans ma bouche comme un fruit mûr, à fleur de sève. Elle était consentante, j’en avais la preuve; elle prêtait son émoi à mon jeu.
Je n’osais y croire, j’avais le goût de l’amour sur la langue, ruisselant comme une cascade de souvenirs. Je la mangeais avec la faim d’une envie et la soif d’une rencontre. Je ne pouvais m’empêcher de mêler mes larmes à l’eau de son corps. J’avais peur qu’une de ces deux vagues n’empêche l’autre d’accéder à la grève de la réalité. Que pouvait-il être plus fort et plus touchant que l’envie que j’avais d’elle soudé à la peur de la perdre?
Et puis le pli se fit. Je n’eus plus peur d’être rejeté, j’avais le besoin d’aller au fond d’elle même, au devant de son désir. Et vint le moment où son corps se cambra, où je devais devenir elle, pour l’emporter sur ma langue la conduire dans son plaisir et la faire vibrer jusqu’à la fêlure du présent qui répandrait le bien être. Pouvais-je mouiller les yeux plus fort que son ventre pour m’excuser du plaisir que je recevais, à lui en donner ?
La délivrance venait en elle et je regrettais qu’elle vint si vite, de peur de n’être plus rien qu’un outil de sensation, qu’une excuse, qu’un défaut dont on se sert ; un ingrédient sans importance, pour un moment de bien-être du présent et qu’on rejette dans un avenir caduc et désormais inutile.
Je sentais la vague prête à déferler sur mes lèvres. J’étais entre sable et peau, juste un instant de son voyage, une halte où elle s’était retrouvée et où je l’avais aidée à oublier l’autre sur lequel elle avait rebondi.
Il fallait que je m’en aille, que je fasse marche arrière, que je fasse un détour, que je regarde ailleurs dans la nuit, que je reparte dans ma tête pour la laisser dormir, au chaud, dans son ventre.
J’avais encore son suc sur la langue, une sensation d’ivresse qui me prouvait que le rêve s’était produit.
Je venais de revivre un moment perdu à jamais de mon passé… Un de ces moments où le temps s’arrête, où la vie saute des crans de la réalité. Je quittais son ventre, comme on ôte ses lèvres d’un Graâl, la passion accomplie, comme on laisse le calice d’une fleur offerte au soleil.
Mon corps avait tenu ses promesses, je n’avais eu envie que d’elle, et je l’avais retrouvée, dans un repli du hasard, dans un cahot du temps. Juste parce que j’avais su la prendre comme une femme entière sans chercher à pénétrer ses secrets, juste à l’écoute de ses silences.
Elle se retourna, le visage contre le mur. Je m’approchais d’elle et lui murmurai, pardon… merci…
Et les mots que je ne pouvais taire se ruèrent d’eux-mêmes, comme une vague qui retournait vers la mer.
Il ne resterait bientôt, sur le drap, qu’un pli de plaisir qui froisserait à peine l’avenir.

J’étais heureux de l’avoir rencontrée encore, dans un détour de l’impossible, mais avec une peur agrafée au fond du ventre, celle d’avoir respiré une fois de trop le parfum de l’interdit.


VAGABONDAGES (Les mots du vent)

Ecouter le vent 3

Quand on parle aux voisins, généralement on ne refait pas le monde. On ne laisse échapper que des échos de tous les jours, des restes de petits moments abandonnés sur place, dans la vie courante, des propos sans importance, et on dit que c’est du vent.
Et pourtant, si vous savez écouter le vent, le vrai, celui qui s’invite par l’interstice des volets, celui qui frappe à la porte sans qu’on le laisse entrer, il vous racontera des choses primordiales, car il sait ce qui se passe dans le monde entier.
Il est la mémoire des océans, bien après que les marins aient disparus, il connait les histoires que se racontent les montagnes quand les troupeaux sont partis, il se rappelle des guerres quand les feux sont éteints et il colporte encore le rire des hommes quand la foudre les brûle.
Ecoutez le gémir la plainte des oiseaux traversant l’horizon et colporter le  rire des blés quand la moisson approche.
Et puis, s’il vous berce d’un souffle doux qui vous coure dans le cou, laissez le jouer sur votre peau, vous pourrez vous endormir au chaud et il vous guidera dans vos rêves les plus fous.

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