Tag Archives: temps

FAUTE DE TEMPS



Quand il passa sur le pont de chemin de fer, tout semblait calme et endormi. Il fut un peu impressionné par les formes froides et sombres qu’il devinait sur les rails. Par ce petit matin hésitant, il se sentait comme elles: ferme, décisif, bien lancé entre les garde-fous de sa journée.
Le bruit de ses pas martelait le silence et scandait un hymne à sa force, tandis que, par vagues, il percevait son propre parfum qui revenait, dans l’air vif, lui fouetter le visage.
Dans sa demi-conscience, il se surprit à regarder au loin, comme s’il cherchait quelque chose. Il essaya d’aborder calmement cette impression, car il savait bien, par expérience, qu’en ces moments flous et laiteux du réveil, la moindre brusquerie suffit à faire perdre le fil d’une idée, comme le plus petit geste met en fuite une volée d’oiseaux dans un jardin.
Il lui manquait quelque chose…
Il fit le tour rapide de ses effets immédiats: habits, chapeau, cache-col, son sac qu’il n’avait pas ouvert, toute sa panoplie était là et le contenait.

C’est en arrivant sur la route qui longe le quai que tout lui parut simple : jamais il n’aurait du employer tant de ressources pour combler cette impression de manque; avec ce petit point gris qui se détachait maintenant sur le ciel délavé, tout reprenait sa place.
Il manquait le petit vieux qu’il croise d’habitude, sur le pont, entre la première et la troisième arche, ce petit vieux qui ressemble à un chat, un chat sans âge, né avec la maison qu’il habite.
Il ne put s’empêcher de sourire tandis qu’il s’approchait du passant. Lui, qui se sentait si fort, avait failli douter parce que l’on avait bougé un pion du jeu auquel il participait tous les matins.
Quand il le croisa, encore perdu dans ses pensées, il ne put s’empêcher de lui adresser un petit geste amical, comme pour le remercier d’être enfin arrivé.
L’autre ne répondit pas.
Quand il l’eut dépassé, il attendit avant de regarder en arrière. Il se rendait compte qu’il venait de faire un mouvement inhabituel et qu’il avait rompu, à son tour, l’harmonie qui fait suite à la nuit. Son geste, dans la logique de la journée, était une erreur encore plus grave que le retard du petit vieux, tout à l’heure, sur le pont.
Alors, comme pour s’excuser, après avoir fait encore quelques pas pour remettre une distance raisonnable entre cet inconnu et lui, il se retourna.
Le vieil homme était toujours immobile et l’on pouvait voir, sur son visage, ses traits se tendre lentement.
Notre briseur de rêve se dit qu’un tel étonnement était parfaitement exagéré, et, commençant à trouver cette situation ridicule, il enleva de sa mémoire la partition qui lui donnait cette musique désagréable.
Au bout du quai, il entendit une sirène derrière lui; il se retourna et voyant le vieillard à la même place, dans la même attitude, il se dépêcha de conclure que le vent venait de lui apporter une bouffée de la vie des chemins de fer, et tourna le coin de la rue comme on tourne la page d’un livre.
Il s’engagea alors dans les rues des quartiers laborieux et commerçants; il allait se retremper l’âme dans un bain de vie.
Pourtant, là aussi une sensation curieuse l’envahit, mais son esprit, éveillé par le passage du pont était à l’affût et, tout de suite, il put situer les raisons du malaise qui le gagnait; on ne percevait aucun mouvement, bien que tous les protagonistes de cette pièce de vie quotidienne fussent là, fidèles aux rôles.
Son premier réflexe fut de regarder sa montre, comme s’il était venu trop tôt à la représentation. Il était 7 h 24.
Certes, il était en avance d’une quinzaine de minutes, mais ça lui était déjà arrivé et la rue débordait à chaque fois d’animation… Et de toute façon, cela n’apporterait aucune explication rationnelle à la situation, puisque les gens y étaient, mais c’est le mouvement qui n’y était pas…
II essaya de resserrer ses souvenirs autour de lui. Qui mentait, ses sens ou sa mémoire? Il se rappelait parfaitement ces travailleurs de nuit, attirés par la lumière, qui se cognaient contre les vitres sales du bistrot, après avoir butiné leur première bière du jour. Il se souvenait des propos de ces squelettes de héros en manteaux gris qui venaient renaître, comme tous les matins, entre un café et deux croissants, bien à l’abri dans leur banalité.
Pourtant ce qu’il voyait était bien réel! Il n’y avait pas de mouvement autour de lui!
Cette fois-ci, son esprit était totalement affûté et commençait à trancher. Il fit un effort pour accommoder, et, peu à peu, l’image de ce qui l’entourait prit la profondeur de la journée qui devint totalement réalité.
Il perçut alors un bruit qui n’avait pas frappé sa conscience. C’était une sorte de grondement continu, fait d’une mosaïque de sons, comme si l’enregistrement de la vie quotidienne passait sur un magnétophone au ralenti. Il eut l’idée d’écouter ses pas, pour voir si lui aussi faisait partie de l’orchestre. Au bout de quelques mètres, il comprit que ses pieds marquaient son propre rythme, comme un métronome qui se serait trompé de musique.
Il arriva au niveau d’un couple de jeunes gens qui se tenaient au milieu du trottoir.. Les hésitations de tout à l’heure étaient périmées; l’homme s’avança vers eux, décidé. Il s’arrêta juste derrière, et observa. Ni le garçon, ni la fille ne semblaient marcher, pourtant ils n’étaient pas dans la position de gens en discussion ou en repos. Il fît le tour des deux personnes, scrutant, cherchant sur leur visage le moindre sourire, indice d’une stupide plaisanterie.
Il était encore temps de tout arrêter. Il aurait ri à tout : au petit vieux, aux bruits bizarres, à eux… mais qu’on remette le film à la bonne vitesse…
N’y tenant plus, il posa la main sur l’épaule du jeune homme. Elle buta sur le tissu froid et humide.
Cette constatation n’augmenta ni ne diminua son angoisse. D’accord, ils existaient, ce n’était pas un mirage ou le fruit de son imagination; mais alors pourquoi ne pas évoluer normalement? Dans quelques secondes ces deux passants s’indigneraient et réagiraient en pierrots engourdis, comme le petit vieux de tout à 1’heure.
Il traversa la chaussée.
Un camion arrivait sur sa gauche, à peine plus rapide qu’un tracteur peinant dans les labours. Il le laissa arriver sur lui. Il ne pouvait arracher son regard du capot rouge du véhicule. Il lui semblait voir sa mort dans les reflets métalliques des chromes. A la dernière seconde, il eut la force de faire un pas en arrière. Il sentit le rétroviseur lui passer près du visage. Le chauffeur n’avait pas eu le temps de freiner, et d’ailleurs l’avait-il vu?
Il ne comprenait plus; il ne pouvait faire appel à sa mémoire, car aucune des tranches de vie qu’il y avait accumulées ne ressemblait à celle qu’il vivait. Et même, est-ce qu’il vivait encore puisque les autres vivaient sans lui ?
Il se sentait seul, dilué; son intelligence patinait et il dérapait sur la réalité. Il glissait de plus en plus vite sur un quotidien qu’il croyait connaître et qui perdait ses aspérités, sa profondeur.
Il avait les jambes lourdes, les mains froides, comme si ses extrémités commençaient déjà à l’abandonner. Il eut envie de s’arrêter, de s’asseoir, de se laisser décanter. Il se dirigea vers le premier café qui bordait son horizon immédiat.
Devant la porte une femme avait la main sur la poignée et l’actionnait lentement comme si elle craignait de faire du bruit. Elle aussi vivait au ralenti, avec les autres, dans le monde parallèle dont la vitesse s’était déréglée.
Il attendit qu’elle se fut éloignée et se rendit au bar, avec l’inquiétude d’un étranger arrivant dans un pays dont il ignore les coutumes.
Le garçon s’adressa à lui et fit un signe de tête décomposé. Il ne comprit pas ce qu’il dit mais répondit au geste en montrant des yeux la pompe à bière qui était devant lui. Il aurait préféré quelque chose de chaud, mais avait renoncé devant la difficulté de s’expliquer. Le garçon le servit avec des gestes d’automate rouillé.
Des gens quittaient la salle, d’autres devaient rentrer; seule la direction de leur regard indiquait leur itinéraire.
Il avala une gorgée de bière et suivit son cheminement à travers lui. Le liquide froid redéfinissait les limites de son corps. Il en profita pour essayer de faire le point.
Dans ce monde de coton, tout semblait englué dans un miel onirique. Lui seul s’agitait comme un papillon affolé pris dans une gigantesque toile d’araignée.
Il passa la main sur son front, sur son menton; il entendit le crissement des poils de sa barbe. Tout était comme d’habitude, le geste, le bruit, aussi rapides que d’habitude. Il était normal ! Normal !
Ces mots éclataient maintenant en bulles à la surface de sa conscience tant la vase de son être était remuée.
Il se retint pour ne pas crier. De toute façon, qui était normal dans ce café ? Les autres ou lui ? Qui décide des normes, l’homme seul ou le groupe ? Aurait-il la force de soutenir que le temps s’était trompé, que tous les gens de la ville étaient devenus fous ? La folie est l’apanage des minorités…
La matière suivait les autres ; le camion de tout à l’heure avançait doucement. Certes il pensa qu’il était soumis directement à la volonté de l’homme, mais le bruit du moteur était aussi ralenti. Il n’avait jamais entendu auparavant un moteur dont les pistons tapaient toutes les minutes! Il se serait arrêté…
Ces concepts de mécanique le dépassaient, mais il comprenait qu’il lui fallait trouver un mouvement que personne ne commandait, qui n’était pas soumis à l’influence humaine. L’idée lui vint: il prit rapidement une feuille de papier qui traînait sur le comptoir, la leva à la hauteur de ses yeux. Il attendit un moment avant de la laisser partir.
Qu’est-ce que ça prouverait, que la pesanteur était avec lui ! Il lâcha la feuille qui se posa sur l’air, hésitante…
Une bouffée de chaleur humide lui monta au visage. Ses yeux se séchaient. Il desserra les dents, lentement. La feuille prenait de la gîte. Elle commença à tournoyer et tomba bientôt avec le mouvement d’hélice qu’ont les samares d’érables à l’automne.
La chute était rapide, c’était un mouvement normal; issu de son temps, avec sa vitesse à lui.
Cette constatation le rasséréna ; il se sentit plus en sécurité dans le périmètre de ses gestes. Mais que se passait-il quand quelqu’un d’autre était la cause d’une action?
Il observa autour de lui pour voir une personne en mouvement. A quelques mètres de lui, il vit une femme de dos qui commençait une rotation dans sa direction.
Il fouilla dans la poche de sa veste, sortit son paquet de cigarettes et alla le poser prestement sur le bord du bar, à quelques centimètres du bras de la femme.
Dans la salle, on n’avait pas eu le temps de remarquer son acte. Il leva son verre de bière et but, le plus lentement possible, pour s’assimiler aux autres.
La manche du tailleur de l’étrangère frôlait maintenant le paquet de cigarettes. Cette attente était très pénible. Le paquet était désormais à moitié dans le vide.
Il tomba.
L’homme se tendit, prêt à recevoir un choc, une explosion, un éclat de sa différence.
Le paquet arriva par terre sans qu’il eut le temps de le voir tomber.
Il souffla doucement l’air qu’il conservait dans ses poumons et se remplit d’air neuf. Les objets qui traversaient sa vie semblaient pris dans son sillage.
Pendant qu’il pensait confusément à cela, la femme venait de constater le fait de sa maladresse et commençait à se courber pour ramasser ce qu’elle avait fait tomber.
Il sourit; en temps ordinaire il se serait fait un devoir de l’en empêcher, de bredouiller qu’il était responsable, il lui aurait disputé la peine de se baisser.
Là, il n’en fit rien. Ce geste était le premier trait d’union entre les autres et lui.
Il fallait faire coïncider les actions avant de songer à leurs interprétations. Qu’avait pensé le petit vieux de tout à l’heure en voyant quelqu’un s’agiter comme il le faisait? Et même l’avait-il vu ? Une diminution de la vitesse est perçue, à la limite, c’est l’immobilité; mais une augmentation ne doit plus laisser à l’image le temps de se fixer sur la tâche jaune de la rétine et d’être analysée par le cerveau.
La jeune femme touchait maintenant le paquet du bout de ses doigts. Sa jupe noire venait de s’ouvrir sur le côté gauche. Un pan d’étoffe glissait lentement sur les jambes brillantes.
Il sentit son sang tourner plus vite en lui et cette sensation de vitesse dans ce monde de pesanteur avait quelque chose d’incongru qui le piquait encore plus.
Les pans de la jupe semblaient maintenant ouverts au maximum; il aurait bien fait un pas de côté pour être en face d’elle, mais une partie de lui-même semblait se choquer. Il se contenta de s’ouvrir à cette image. De toute façon, elle commençait à se relever.
Elle n’avait pas dû juger bon de faire attention à sa position tant son mouvement lui paraissait rapide… Elle ne pouvait deviner qu’un témoin n’évoluait pas dans le même temps qu’elle et qu’il était capable d’en vivre une unité plus courte.
La femme tenait maintenant le paquet et le déposait sur le comptoir. Son visage se colorait légèrement, à cause de l’effort ou de la timidité, sa bouche s’étirait, elle penchait lentement la tête sur le côté. Il crut comprendre qu’elle s’excusait et quêtait une manifestation de son pardon.
Son visage était à présent immobile, à l’apogée de sa signification. C’était un sourire de madone, ample et secret. L’homme ne put lutter. Il prit le temps de mouiller son regard à ses lèvres. Le sourire n’en finissait pas et il ressentit les spasmes du bonheur au plus profond de son cœur.
Alors, il alla à sa rencontre; il lui sourit à son tour, très doucement, comme s’il craignait de 1’effaroucher. L’architecture du visage de la jeune femme changea, et ses yeux eurent une teinte encore plus douce.
C’était un pastel de calme, de repos, comme après la tension d’un geste d’amour. L’homme laissa ses pensées divaguer comme des chiens fous. Ses regards couraient comme du sable sur le grain de sa peau. Les traits de son visage se fichaient à jamais dans le bois de son être.
L’homme souriait en pensant à l’absurdité de ce début de journée. Il s’était retrouvé perdu dans un monde différent, qui vivait sous une autre forme de temps, et, au moment de sombrer dans la démence, c’était le ricochet sur les autres qui le plongeait dans l’ivresse la plus folle. Le trait d’union avait donné lieu à une véritable communion.
Les mouvements de cette femme dans leur différence épousaient le contour de ses désirs. Il lui saisit la main pour lui dire combien il acceptait ce don d’elle même, il aurait voulu lui dire qu’il fallait faire le même chemin, qu’il l’attendait car il savait que cette rencontre n’était pas sans importance, qu’ils seraient l’isthme de ces deux mondes opposés…
Il aurait voulu lui dire aussi, qu’il fallait lui faire confiance, qu’avec sa différence il avait eu le temps de réfléchir, que s’ils laissaient passer ce moment, il serait trop tard pour lui, pour eux…
Il voulait lui dire qu’elle était l’une des notes de la mélodie de sa vie…
Ce qui suivit fut soudain. Un cri sourd monta de la gorge de la jeune femme.
Il comprit qu’il venait de déraper une fois de plus et glissait inexorablement vers sa fin.
Il était un humain défectueux, une erreur…
Autour de lui, il ressentit un mouvement; tous les clients le regardaient et semblaient venir à lui.
Il prit peur.
Ce n’était pas tellement la mort en elle-même qu’il redoutait, mais surtout la forme qu’elle prenait aujourd’hui à ses yeux. Son imagination étant aussi vive que ses gestes, il se vit lyncher dans un mouvement décomposé, comme pris dans les mâchoires d’un étau qui se fermerait tout doucement.
Sa vitesse, qui l’empêchait de vivre, d’aimer, allait le faire sortir de là. Avant que les autres ne fissent un pas vers lui, il était dehors et se ruait chez lui.
Comme il n’avait plus d’avenir, s’il voulait exister encore, il fallait qu’il retrouve les traces de son passé. Il avait besoin de se reconnaître dans son odeur, dans l’empreinte de son sommeil.
Quelques minutes plus tard, il était couché sur son lit. Tout était immobile, fossilisé depuis son départ. Il se sentait totalement inutile; sa façon de vivre ne correspondait plus avec le temps. Ses pensées se précipitaient, il n’avait plus la notion de la question et de la réponse.
La matière suivait ses lois, les gens suivaient leurs habitudes, et lui, après quoi courait-il ?
Que pouvait-il faire ? Sa solitude, son impossibilité de communiquer lui parurent insoutenables.
Il se voyait prisonnier, seul avec lui, sans l’espoir de rencontrer un être différent jusqu’au jour où, lassé, il se quitterait lui-même.
L’idée de la mort vint peu à peu l’accaparer. Il voulait la vivre avec son rythme, il voulait la consommer comme son dernier bien.
Il prit son revolver dans le tiroir de la table de nuit et le porta à son visage. Le froid de l’arme concentra son attention. Il vécut ensuite le geste en dehors du temps, le résultat se mélangeait à la volonté. Il appuya sur la détente.
Quand la balle heurta sa tempe, il ressentit la pression du cuivre sur sa peau. L’ogive pénétra sa chair comme l’image des jambes de la femme avait crevé sa conscience, cette image qui avait coloré sa mémoire.
La balle avançait lentement et il perçut le bruit des vaisseaux sanguins qui cassaient comme des stalactites de glace qui se brisent au soleil avec un bruit de cristal. La balle s’approchait de son cerveau, le bruit s’amplifia comme une sonnerie qui lui trouait l’âme. Tout à coup sa conscience explosa et il se sentit basculer dans un autre monde.
Il ouvrit les yeux et vit son réveil qui hurlait pour l’arracher au cauchemar.
Il ne put se lever tout de suite. Il fallait qu’il digère les restes d’angoisse qui lui pesaient encore sur le cœur.
Il ne put dire le temps que cela prit. Quand il eut récupéré tous les segments de son identité, il regarda son réveil. Il était 7 heures 30.
Il essaya de sourire de son rêve, sans grand succès. Il se précipita dans la salle de bains. Il se passa rapidement de l’eau sur le visage et alla faire chauffer son café, tout en se rasant pour gagner du temps.
En quelques minutes il fut prêt et avait comblé, par sa célérité, une partie de son retard. II descendit quatre à quatre les marches l’escalier et s’engouffra dans la rue.

Quand il passa sur le pont de chemin de fer, tout semblait calme et endormi. Il fut un peu impressionné par les formes froides et sombres qu’il devinait sur les rails. Par ce petit matin hésitant, il se sentait comme elles: ferme, décisif, bien lancé entre les garde-fous de sa journée.
Le bruit de ses pas martelait le silence et scandait un hymne à sa force, tandis que par vagues, il percevait son propre parfum qui revenait dans l’air vif, lui fouetter le visage.
Dans sa demi-conscience, il se surprit à regarder au loin, comme s’il cherchait quelque chose. Il essaya d’aborder calmement cette impression, car il savait bien, par expérience, qu’en ces moments flous et laiteux du réveil, la moindre brusquerie suffit à faire perdre le fil d’une idée, comme le plus petit geste met en fuite une volée d’oiseaux dans un jardin.
Il lui manquait quelque chose…
C’est en arrivant sur la route qui longe le quai que tout lui parut simple: jamais il n’aurait dû employer tant de ressources pour combler cette impression de manque; avec ce petit point gris qui se détachait maintenant sur le ciel délavé, tout reprenait sa place.

Il manquait le petit vieux…

Paul de Glécy La Lisière Mauve