Tag Archives: fummée

FEU-illeton N°7 et faim

Ça y est, l’incendie est circonscrit. Des vapeurs épaisses s’échappent encore du magma carbonisé. Cette fois l’incendie fait partie intégrante de moi-même. Il a englué tous les bonheurs et les espoirs en partance, il a posé une couche de suie sur les plus beaux moments de ma vie et sur mes instants à venir.
Les pompiers sont repartis, sans que je leur demande si je leur devais quelque chose, les gendarmes s’en sont allés sans avoir trouvé une trace coupable et les proches, lassés de la révolte rentrent un par un sous leur toit.
“Tu viens quand tu veux, viens manger, tu peux dormir à la maison…”
Je retourne dans les ruines; je ramasse des objets, à moitié brûlés et pourtant, dans ma tête, ils existent en entier. Je sais hélas que la partie inventée par ma mémoire ne reviendra plus. Il faut que je trie ce que je vais garder et ce que je vais jeter sur le mont de déchets, dans la cour,  avec les livres. Onze ouvrages, plusieurs milliers d’exemplaires ; les instants de manque que je confiais au papier, les moments si forts qu’ils débordaient sur la feuille et le parfum des petits bonheurs que je délayais dans l’encre des mots.

Je fouille jusqu’au soir pour essayer de trouver un livre rescapé. Les livres qui n’ont pas brûlés sont détrempés par l’eau. Je n’en sauve aucun. Tous les ouvrages anciens qui avaient traversé tant de révolutions et tant de guerres sont venus s’échouer dans mon océan de cendres.
Pourtant je décide de rester, pour surveiller le reste de mes biens, pour éviter le vol des rapaces. Une maison ouverte au vent est accessible à tous, et pour celui qui vit sous un toit, elle devient une carrière, comme si le feu en salissant le bien propre en faisait un bien collectif.
Je fais un dernier tour dans les ruines, ma main cherche machinalement les interrupteurs, les poignées de portes disparues, mon regard fouille la profondeur des miroirs et quête le rire des photos d’enfants, en vain…
Je décide dormir dans la voiture au milieu des cendres, au chevet de la maison éventrée, de cette mère aux tuiles rouges qui a fait naître l’homme que je suis devenu et qui geint en longs silences âcres.
Je vais tenter de dormir, le plus longtemps possible,  pour que mes rêves se consument et que l’espoir s’éteigne, pour toujours.

Paul de Glécy