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« Je l’ai pas fait exprès ! »

Badaboum ! Bling ! Ça tombe dans la pièce d’à côté!

Vous vous précipitez pour constater l’étendue du désastre et, devant vous, une lampe de porcelaine git, brisée sur le carrelage tandis que le visage d’un enfant pâlit en vous disant ; « Je l’ai pas fait exprès ! »
Et là ça craque une deuxième fois en vous. Resté de marbre, un peu fissuré quand même dans votre certitude et votre calme, vous lâchez à voix basse :
« Comment ça, je ne l’ai pas fait exprès ? Mais, c’est bien la moindre des choses !
Il ne manquerait plus que ça ! Que ce soit volontaire !!!
J’imagine : tiens je vais faire mal à Papa, je vais casser le vase de Mamie… Le seul cadeau qu’il a vraiment aimé recevoir… »

Et pourtant, tout compte fait, ce n’était qu’une bévue de la fatalité, qu’une bavure de la maladresse… C’était prévu, puisque ça c’est produit !
Mais après tout, c’est celui qui passait par là qui a été la victime… Classique ! C’était écrit dans le grand livre des conneries…
La preuve; ça aurait pu être un autre vase, plus petit, ou même mieux encore, chez quelqu’un d’autre… mais non, c’était obligatoire !
Moi qui criait, je n’étais que le propriétaire du vase. Mais c’est lui, le vase, qui était la vraie victime. Ma fille, elle, n’était que l’habitante d’une robe dont les plis avaient déstabilisé le vase, et pourtant, elle n’en voulait pas à cette robe !
La preuve, c’est que, si quelqu’un d’autre l’avait portée, le drame serait arrivé de la même façon… Alors la responsabilité était largement partagée…

Un peu honteux et un peu convaincu, vous ramassez les morceaux, et vous vous retenez de leur reprocher de vous avoir abandonné, d’avoir rompu votre liaison pour, presque rien…

« Je l’ai pas fait exprès ! »
J’essaie d’en rire, mais c’est une phrase qui me fait encore mal au coeur. Parce qu’elle remue mon passé, parce qu’elle réveille ma colère, et mon regret de l’avoir exprimée. Parce que ma fille la criait tellement fort, qu’elle ajoutait de la gravité à un évènement que nous tentions de minimiser. Parce qu’elle était tellement désolée, qu’elle ajoutait des éclats de voix aux éclats de verre…
Aujourd’hui, j’ai oublié la couleur des objets, mais pas la portée de mes colères.
Il reste des petites fentes dans la porcelaine de ma conscience…

Les combats des gueux

Quelques soient les victoires du moment, on a toujours un souvenir de défaite.

Personnellement, quand je remonte à l’époque de mes humanités primaires, je dois avouer que je fus maintes fois battu dans les joutes orales qui caractérisaient la lutte des classes d’une école. En effet, certains élèves, d’un mouvement de tête très précis, savaient envoyer un jet de bave qui touchait n’importe quel coureur émérite lors d’une récréation. Et quand moi, parfois saisi d’un esprit d’émulation et de révolte, je tentais de faire affront, je n’obtenais qu’une estafilade filandreuse qui finissait toujours sa course molle sur le bout de mes chaussures. J’avais beau tourner sept fois ma langue dans ma bouche, aller chercher des munitions dans le fond de ma gorge, rien n’y faisait. Jamais je n’eus le molard et la manière…

Il m’a fallu bien des années de contributions directes à la prospérité de la Régie des Tabacs pour comprendre les raisons de mes échecs; mes munitions étaient inadéquates à ce type de combat. Il fallait des muqueuses bien chargées et un nez aux couleurs de l’hiver…

Nous, les pauvres enfants, détrempés par les gouttes préventives, percés de suppositoires curatifs, nous n’avions aucune chance dans ces conflits. Seuls les jeunes confiés aux rigueurs du climat pouvaient gagner ces batailles morvales.

Certes, les vainqueurs furent disqualifiés plus tard, par la connaissance des lois de l’hygiène et de la bienséance, mais ils ont laissé des taches indélébiles sur les tabliers de mon enfance.

Paul de Gléry