Ni la mort, ni la vie

NI  LA MORT, NI LA VIE …

Au réveil on la lave, on la coiffe, on l’habille ;

elle se laisse faire ainsi qu’une poupée.

Au petit déjeuner on lui dit que sa fille

viendra la voir avant la fin de la journée.

.

Le regard dans le vague et la tête inclinée,

Ses deux lèvres figées en un pâle sourire,

elle est assise là, toute la matinée ;

il est de meilleur sort, mais il en est de pire…

.

Tel un enfant dolent caressant son doudou

d’un geste machinal elle lisse sa jupe.

Aucun pli n’apparaît pourtant sur ses genoux ;

ce geste inhabité étrangement l’occupe.

.

Rien ne semble l’atteindre en son monde isolé.

Parfois sa main se lève, mouvement incertain ;

au bord de sa paupière une larme a perlé.

Est-ce le souvenir d’un quelconque chagrin ?

.

Et lorsqu’une lueur traverse son esprit,

éclairant un moment ses pauvres yeux fanés,

stupéfait, incrédule, attentif on se dit :

« elle va s’exprimer » alors l’espoir renaît !

.

En effet, impromptu, elle sort du silence,

s’adressant au hasard à un fantôme errant,

les mots sont hésitants, propos sans cohérence,

puis le regard s’éteint, redevient comme avant.

.

Elle fut jeune et belle et elle aima la vie.

Comment croire qu’un jour son esprit a chuté ?

Elle mange, elle dort, elle est là, son corps vit

mais si peu, démuni d’intérieure clarté.

.

Soudain, elle se lève et très déterminée,

va vers la porte, l’ouvre, s’engage dans la rue.

Sa précipitation et ses grands pas pressés

en désaccord avec son regard éperdu

.

elle va, ne sait où, mais marche d’un bon pied !

L’infirmière, à ses trousses, a du mal à la suivre.

L’escapade chez elle est un fait coutumier ;

un sursaut de l’instinct, pour l’aider à survivre ?

Frangine

6 replies on “Ni la mort, ni la vie”

  1. éclaircie dit :

    Une bonne évocation de cette femme perdue dans sa maladie d’Alzheimer (je présume). On ne peut en effet que marquer notre impuissance et notre questionnement face aux réactions -de fuite- ou à leur absence, justement. Le titre est très évocateur.
    Une majorité d’alexandrins donnent un bon rythme.

  2. Heliomel dit :

    Il faut souhaiter que la recherche avance à grands pas pour atténuer sinon supprimer ce fléau . Belle description de ce pesant fardeau hélas supporté par tous

  3. Elisa-R dit :

    Description poétique d’un mal qui l’est moins…J’aime beaucoup!

  4. 4Z2A84 dit :

    Cette simplicité dans l’expression rend particulièrement émouvante, douloureuse une situation qui l’est sans nul doute encore beaucoup plus pour ceux qui en sont au quotidien les témoins.

  5. Frangine dit :

    Je n’ai pu fréquenter le site assidûment ces derniers temps (préoccupations familiales)
    Je viens, tardivement, vous remercier pour vos commentaires.
    Ma mère a été victime de cette maladie, c’est dire si l’écrit n’a aucun mérite à être
    « véridique ». Il a été publié dans la revue « Ecrire magazine » mais sous forme de prose.
    On m’a fait remarquer, à juste titre, que ce n’était pas vraiment un poème.
    Il est difficile de faire de vrais poèmes avec certains sujets. Merci à tous.

  6. Air-Pur dit :

    Si, si, c’est un vrai poème! Triste, lourd, cruel poème. Et on ne saura jamais le point de vue du malade; c’est en cela que cette maladie ressemble à la mort.

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