Conversations de Nuit – Nuit 2 suivi de Nuit 3

Un et Deux sont étendus sur la plage. Assoupie, la mer a tiré à elle sa couverture d’écume, alors il nous semble que Un et Deux tremblotent.  

Le monde a la saveur d’une ombre.

Le monde a le toucher de l’ombre.

Le monde a le son du ressac, l’apparence d’une nuit sans lune, le pouls d’une tortue ancienne.

Le monde nous parcourt, comme l’onde parcourt infatigablement l’océan. L’onde n’a pas de destination. Le monde est cet enfant qui court devant lui, qui court seulement pour courir, pour sentir ses jambes le porter. L’air du monde frôle les talons de l’enfant, puis le monde s’efface et lui procure la faculté de l’envol.

Quand l’enfance s’est achevée, où va-t-elle ?

Deux s’étire sur le sable, se recroqueville, veut rentrer chez lui.

Autant dire que tu ne rentres nulle part !

Ne ris pas ! J’avais un chez-moi. Au pied d’un arbre.

Ton arbre ce n’était pas un arbre. C’était un figuier desséché. Au pied de son tronc rachitique, ton chez-toi, c’était une cabane dressée au beau milieu de l’ancien square de la République. C’est ainsi qu’on l’appelait alors. Un nom qui avait perdu son sens. La République était carrée. La république avait son figuier, sa cabane, son poète. Désormais, seul le square veillait. Nul ne savait plus très bien sur quoi il veillait. Mêmes les ombres l’évitaient. Le square était resté carré, mais les hommes étaient devenus torves. Les hommes et leurs ombres : atomisés dans leurs projections réciproques.

Le médicament du patron te fait perdre la raison !  

La mer a pitié d’eux. L’un des angles de sa couverture vient leur caresser les pieds. Mais bientôt les médicaments font leur effet. Emportant avec elle Un et Deux sur le haut d’une vague lente, la mer remonte le fleuve et se dirige vers la ville haute. Bien qu’il fasse nuit, le ciel a une teinte miel dont la lueur se répand à travers les quartiers de la ville. Deux s’avance sur les premières marches d’un palais avec des figures de lions jaunes entourant des fontaines et le chant aristocratique d’un merle, mais Deux ne le voit pas. Ses étrilles intermittentes l’accompagnent.

Son chant fait écho aux murs,

attend que l’écho revienne, puis lance à nouveau une étrille.

Se tait.

Recommence.  

Deux ne grelotte plus. Les eaux sacrées se sont apaisées.

Un est entouré d’ombres. Deux a disparu. Un, quant à lui, apprécie cette compagnie cobalt un peu nuit où les chuchotements vibrent dans les cristaux de l’instant. Il se roule dans les affres de la pelouse d’un campus. Des idées lui viennent qui sont plus brûlantes que des quasars, plus vives que les pulsars. Un ne sait plus très bien si les ombres brillent ou si les éclats ne sont pas obscurs. Il se rend compte qu’il avait toujours fait cette confusion, comme la plupart des élèves la font, et se dit naïvement qu’il écrirait bien un traité sur le sujet. Des disciples très doux –  et encore plus ingénus que lui –  s’approchent et l’entourent pour écouter son silence. En fait, ses disciples reflètent la douceur de Un. C’est une douceur héritée d’un homme très ancien, aussi très probablement très barbu, dont ni Un ni ses disciples ne parviennent à se souvenir, mais dont ils reproduisent malgré eux les déclinaisons.   

Lorsque le soleil s’est levé, Un et Deux ont chacun trouvé leur place respective dans la partie haute de la ville. Ils peuvent enfin réaliser leurs plus vieux fantasmes. Ainsi agissent les étranges boissons du patron. Un est un éminent professeur d’université, respecté et choyé, tandis que Deux règne sur le pays

Nuit 3

Deux est désormais installé sur un trône de papier mâché bel et bien doré. Au début, peu habitué, il est recroquevillé, mais bientôt, le sommeil de l’innocent est anéanti par le jour.

C’est l’heure, Votre Altesse ! À qui sont adressés ces mots étranges. Un personnage, grand, digne et coiffé d’une perruque grise se tient devant Deux et répète à Sa Majesté que c’est l’heure. Seulement, la tête du Grand Chambellan – puisque c’est lui – arrive à peine aux pieds de Deux. Oui, oui, certainement ! Votre habit, Majesté ! Deux doit se pencher pour attraper son habit rigide et fort difficile à enfiler. Cela ressemble à une tenue d’académicien avec des boutons dorés, de lourdes médailles militaires, des nœuds décoratifs, des épaulettes, des dorures, une collerette qui lui gratte le menton, une perruque blanche et mille autres merveilles, si brillantes dans le noir, retentissent dans le silence du palais. Chaussées de béquilles pour se mettre à la bonne hauteur, une armée d’habilleuses l’aide à enfiler l’habit amidonné. Il s’aperçoit que le trône est assez haut et cela lui donne le vertige. Deux prend goût au vertige du pouvoir. La tête lui tourne délicieusement. Deux contemple la petitesse de ses gens et jouit.

Bientôt, Deux remarque d’énormes mains accrochées solidement aux pieds de son trône, puis des crânes luisants. Qui sont ces deux-là ? Ce sont vos esclaves, Majesté ! Ils portent le trône sur lequel est assise votre Auguste Personne.

J’ai bien peur qu’ils ne se fatiguent !

Ils sont habitués, Votre Altesse !

Faites-en tout de même venir quatre autres. Je n’aime pas qu’on se fatigue pour moi !

À vos ordres, Majesté !

Quatre nouveaux esclaves se mettent à soulever les deux premiers qui soulèvent le trône sur lequel est assise l’Auguste Personne de Deux. Son altesse se retrouve tout à coup soulevée d’une hauteur supplémentaire. Le vertige s’accentue, et avec le vertige, le plaisir de dominer la grande salle du trône.

Deux continue de réclamer des esclaves pour soulager ceux qui soulèvent les esclaves qui sont immédiatement sous son trône et qui ont éveillé son Auguste Affection. On fait venir huit esclaves anonymes pour porter les quatre avec lesquels Deux entretient déjà quelque relation et qui soulèvent les deux premiers qui sont presque devenus les intimes de Deux. Ces hommes ont beaucoup de peine, fait Deux bouleversé. Que Votre Majesté ne se fasse aucun souci, le rassure le Grand Chambellan. C’est leur rôle, c’est inscrit dans leur sang.

Grand Chambellan, que me racontez-vous là ? Leur sang est-il différent du mien ?

A suivre…

3 replies on “Conversations de Nuit – Nuit 2 suivi de Nuit 3”

  1. va bene sobac dit :

    trois
    l’ombre du monde est une réponse au consumérisme ambiant
    deux
    comment , le consommateur est un genie

    un
    l’idée c’est la representation que l’on s’en fait

    la nuit menaçait de reveler , mais les heures veillaient, l’aurore se trouva le cul entre deux chaises
    le matin vint ,
    un mot se détacha du lot
    consequence

    trois
    le sang coule encore et toujours

    deux
    cette métaphore n’enrichit pas l’humain

    un
    la place dans nos société est le miroir de l’ego

  2. P.Y. Bossman dit :

    Texte à nouveau modifié, grâce à la pluie !

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