Conversations de Nuit – Nuit 1

Un café au bord de la mer. Les personnages eux-mêmes n’ont pas la notion du temps. Peut-être sont-ils là depuis la veille, ou depuis plusieurs générations.

*****

(Quelques temps avant que Un et Deux ne se rejoignent au café, le réveil de Un n’avait pas sonné. Depuis combien d’années ? Le réveil trônait sur la table de chevet. Un gros réveil, fidèle au poste, droit dans ses bottes. Ses aiguilles immobiles indiquaient midi ou minuit – plutôt minuit, car il faisait sombre déjà, ou encore sombre, parce que Un n’avait aucune idée de l’avancée de la nuit et qu’un minuit immobile pouvait bien avoir commencé il y a fort longtemps. Assis sur le lit de fer, Un s’était étiré autant que ses bras ankylosés le lui permettaient, avait allumé un mauvais cigare, s’était rasé, avait jeté une veste chic et trop grande sur ses épaules, puis s’était engouffré dans l’escalier pour se plonger à nouveau dans l’anonymat de la nuit.

Deux, lui, ne s’était pas encore couché. La cervelle de Deux tournait à plein régime, comme une usine de papier, comme la rédaction perpétuelle d’une Torah inachevée, jamais au point, toujours en cours de correction. Pour enfin s’asseoir ici, Deux avait coutume de compliquer son trajet qui n’était jamais assez long. Deux s’efforçait de suivre les lampadaires municipaux qui le maintiendraient dans un périmètre acceptable – les lampadaires se rejoignaient toujours et permettaient à Deux de faire le lien avec le réel. Et c’est ainsi, au petit bonheur la chance, que Deux retrouvait la terrasse du café de la plage, le seul endroit au monde où Deux pouvait encore prétendre exister.)

*****

Un café au bord de la mer, le ciel est noir depuis des heures. Des voitures rouges passent en saccades furieuses. Des carcasses vides aux faces exorbitées, aveuglantes à leur manière, et qui klaxonnent malgré l’heure tardive.          
Un et Deux, sont attablés à la terrasse déserte du monde. Deux fume un haschich au goût de cendre. Un sirote un liquide brun resté au fond d’un verre.

Toi non plus, tu ne dors pas ?

Dormir m’empêche de rêver dit Un.

Hé, hé ! Tu n’as pas une tête à rêver réplique Deux (rires des klaxons).

Pourtant, si ! Je rêve que je suis assis à la terrasse déserte du café du monde,

Le ciel est méchamment noir,

et contient une pointe de préjudice depuis plusieurs heures. Des voitures rouges passent. Des voitures vides aux faces exorbitées. Elles klaxonnent malgré l’heure. Un se tait et écoute les klaxons dont certains semblent rire. Rire pour ne pas heurter. Pour ne pas pleurer. Deux essuie une larme. Ou peut-être un fragment d’écume venu du rivage. Ce sont les sorties de boîtes.

Tu sortais d’une boîte ? demande Un.

Oui dit Deux. Toi non plus, tu ne dors pas !

Ne pas dormir m’empêche de crever. Tu sortais d’une boîte comme le diable ?

Le patron s’approche et déclare avec une voix forte et menaçante qu’il va fermer.

Déjà ? Allez-vous fermer nos plaies ? Allons patron, vous n’allez pas nous refuser un petit verre de quelque chose – ou  un grand quelque chose –  pour refermer nos plaies ?!

Bon ! Mais le dernier parce que voyez-vous, quand les vagues arrivent à lécher les pieds des tables, c’est que l’heure de fermer s’est étendue déjà sur la plage et s’est peut-être noyée. Je ne peux pas toujours la surveiller. C’est stressant vous savez d’être sans cesse à surveiller les heures qui aiment aller batifoler dans les courants.

Le patron jette un œil bienveillant sur ses deux clients attardés, presque étendus sur leurs chaises dont les pieds commencent à se dissoudre dans l’écume.

Vous avez mal où demande-t-il.

Je ne sais pas moi je ne sais pas. Servez-moi quelque chose qui referme les plaies.

À moi aussi s’il vous plaît !

Le chef jauge les poètes, observe le préjudice du ciel tout en humant l’empreinte d’une étoile. Je ne sais vraiment pas ce qui pourrait faire l’affaire. Vos blessures sont des gouffres. Des gouffres aussi profonds que Cassiopée. Ça ne fera son effet que quelques heures, le temps que vous rentriez chez vous, le temps que vous creviez ou que vous rêviez. Alors je garantis pas ! Les lésions sont certaines. Elles sont anciennes et voyez-vous, elles ne se seront jamais tout à fait refermées.

Soit vous êtes médecin soit vous êtes devin…

Le patron reste impassible, examine de plus prêt l’empreinte stellaire publique de tout à l’heure, la jauge et verse dans de tout petits verres à thé un liquide de discordance brunâtre pour l’un et un sirop de gesticulation pour l’autre.

Vous ne souffrez pas du même mal explique-t-il. Ce que vous nommez poésie peut avoir bien des causes. Si j’inversais les verres – ou les poètes – l’un cesserait de rêver, l’autre crèverait…

Un et Deux vident leur verre, chacun avec toute la diligence d’un patient qui fait semblant de vouloir guérir.

(Illustration « Rue Dresde » Ernst Ludwig Kirchner 1908)

8 replies on “Conversations de Nuit – Nuit 1”

  1. Yvains dit :

    ‘tout en humant l’empreinte d’une étoile’ – le tout est très soigneusement écrit. J’attends impatiemment la suite, même s’il s’agit des événements de la veille. 🙂

    • Yvains dit :

      Merci, Bossman. Excuse-moi, j’ai eu tant à faire, que ce n’est que maintenant que j’ai pu asseoir pour lire la suite.

      J’aime tout, à l’exception de « Le toucher et la saveur sont ce qui nous rattache aux êtres aimés et à l’enfance… »: à mon idée, tu fais un peu comme funambuliste avec ce texte, et l’équilibre est délicat. En général, tu laisse au lecteur de tirer ses conclusions, sans lui dire ce qu’il devrait penser, mais ici (pour moi) c’est trop direct – j’aurais préféré, tout simplement, « C’est ce qui nous rattache » etc.

      Tout le reste, j’aime beaucoup, il y a un petit goût de Samuel Beckett dedans.

      Amicalement Yvains

  2. P.Y. Bossman dit :

    Yvain, merci beaucoup pour ce regard si fin. Ta sensibilité aux mots est gigantesque. Je suis tout à fait d’accord avec toi. Ce passage me gênait aussi.
    D’autre part, il est vrai qu’il y a un peu de Vladimir et d’Estragon dans ces personnages qui ne sont pas encore complètement définis à mes yeux (le seront-ils un jour ?) – mais j’ai lu Beckett il y a fort longtemps. J’adorais. Je serais heureux de ne lui arriver ne serait-ce qu’à la cheville 🙂 Est-ce que tu as lu « Company » ? Je crois que c’est l’une des nouvelles de Samuel Beckett les plus abouties. J’aime beaucoup aussi « Krapp’s Last Tape ». La Dernière Bande en français.

  3. va bene sobac dit :

    « Le patron jette un œil bienveillant sur ses deux clients attardés, presque étendus sur leurs chaises dont les pieds commencent à se dissoudre dans l’écume.

    Vous avez mal où demande-t-il.

    Je ne sais pas moi je ne sais pas. Servez-moi quelque chose qui referme les plaies.

    À moi aussi s’il vous plaît ! »

    un et deux soulagés, l’iode agit dans l’écume de leurs vies

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