Madame Loubli

Chaque nuit, réveillée par le déchirement de la nécessité, Madame Loubli se lève, se vêt de noirceurs, du découpage d’une silhouette en négatif, histoire de ne pas être vue, de ne pas paraître aussi crue ni aussi évidente que les rayons du soleil ne voudrait le faire croire au monde, histoire de ne pas laisser autrui décrypter ses rêveries, ou ses désirs, ou ses frayeurs, qu’elle ne partagera qu’avec la plante noire, son interlocutrice privilégiée et son amie lorsque la nuit aura fait place à la nuit.

 À l’heure où personne ne la voit, madame Loubli va prendre un métro en grève, gravir des marches en berne, franchir des stations immobiles.

Au cœur de la nuit, Madame Loubli fournit des instructions à son équipe de crypto-spécialistes des sols enfouis, des cloisons escamotables, des faux-plafonds, des cages de secours, des portes de sorties discrètes et des secrets inavouables.   Chacun s’arme de la patience d’une combinaison, de balais, d’aspirateurs à photons, de sacs plastique, de gilets d’invisibilité, de cracheuses-brosses à vapeur de vides d’estomac et de cafés froids.

Puis les équipes de Madame Loubli s’avancent en pelotons serrés dans les rues et les avenues, effacent les traces des libations endormies, des excès et des rires abandonnés au vent dans les quartiers bas de la ville. Dans la basse ville, les crypto-spécialistes en sols enfouis répandent dans la nuit le doux murmure des rites de rachat et de purification. Les crypto-spécialistes des sols enfouis effacent les dettes et les spasmes et les emprunts de mots anciens, balaient çà et là des jurons mêmes,  les mots les plus rares, vident dans leurs gros sacs en plastique vert bouteille l’usage d’outils désuets, le sens de livres anciens, de leurs mots, les couleurs des tableaux des musées. Même les portraits des anciens perdent alors leurs traits. Les crypto-spécialistes épurent les royaumes et les boulevards de la ville basse de leurs boîtes à chaussures et des nappes de papier déchirées ou recouvertes de poèmes et de gribouillis. Les couronnes d’épiphanie écornées dont les enfants ne voudront plus n’y échapperont pas. Les grimaces des adultes sont aspirées à coups de néant, les cris et les malentendus des amis déchirés sont dissous dans la chimie impitoyable des solvants industriels.

Un et Deux sont encore attablés et devisent, remarquant à peine le passage de madame Loubli qui saisit la corbeille municipale et la vide en son chariot.

Lorsque tout sera redevenu innocent, se disent-ils, le jours se lèvera… peut-être. Tant de naissances et d’évènements futurs en dépendent. Pour que de nouvelles nappes en papier puissent dresser les tables des café, pour que de nouveaux livres soient écrits, pour que de nouveaux liens soient créés, pour que de nouvelles épiphanies puissent nous raconter combien chaque enfant est roi ou reine, pour que les expériences de pensées fleurissent dans les cerveaux des savants attablés sur les boulevards et les terrasses.

Lorsque madame Loubli a fini son travail, il est déjà tard. Le soleil s’est levé. Sans prononcer un seul mot et pour ne pas troubler l’aube, madame Loubli remercie son équipe de crypto-spécialistes. D’un seul regard, elle les congédie, range sa fonction d’onde dans l’armoir grise et remet ses chaussures de ville.

Redevenue madame tout le monde, elle retournera chez elle, reprendra des métros en grèves, des escaliers en berne, des couloirs désormais criants de lumières et de bruits, ira retrouver refuge dans les quelques mètres carrés de son intimité, arrosera sa plante noire avec tout l’amour qu’elle n’a pas encore donné et tirera le rideau.

7 replies on “Madame Loubli”

  1. Yvains dit :

    Quelle imagination! Cela me rappelle un peu Dylan. 🙂

    • Bossman dit :

      Merci Yvain. J’aime beaucoup Bob Dylan, mais comme c’est un chanteur anglophone, je n’imaginais pas que ce texte pourrait l’évoquer.

  2. va bene sobac dit :

    madame loubli , n’oublie rien elle continue vaque à ses occupations car la vie à encore cette saveur qu’en jouir est un privilege

  3. Bossman dit :

    D’autant que pouvoir converser avec les fleurs est un privilège insigne. Surtout les noires. Je connais quelqu’un qui sait parler aux fleurs. J’en suis un peu jaloux.

  4. Éclaircie dit :

    Bonjour, je savais que je devais prendre mon temps avant de faire connaissance avec Madame Loubli. On ne peut l’oublier, on ne doit pas, il ne faut pas et je ne pourrai pas.
    Chaque geste de sa vie est une métaphore, tout comme sont métaphoriques tous les objets et personnages qui l’entourent.
    Une réussite de réussite, cette composition, bravo et chapeau bas. Je n’ai pas regardé la rigueur de construction, orthographique et/ou grammaticale, juste vu qu’il manquait un « E », à armoire, dans ce passage
    « dans l’armoir grise » avant dernier paragraphe et tu peux corriger si c’est bien une coquille
    Elle méritera large diffusion parmi des amoureux des mots, des gens et de la littérature, (je n’ai pas vérifié, j’espère que l’on peut la lire ailleurs, aussi). Et je la verrai bien dans une revue papier, comme il en existe encore.

  5. Bossman dit :

    Bonjour Éclaircie,
    Merci de m’avoir signalé cette coquille. Merci pour ton commentaire qui m’a profondément touché et encouragé.
    Je me suis permis de publier Madame Loubli sur Poésie Fertile, car tout en faisant partie d’un « récit » plus long, cette partie fonctionne de manière autonome. C’est le récit en cours d’écriture dont je t’avais parlé. En gros, il y a deux personnages, les poètes « Un » et « Deux ». Ils ne sont pas très caractérisés, car il s’agit moins d’un récit que d’une sorte de tableau réparti sur plusieurs chapitres. Ces deux poètes sont généralement assis à la terrasse du café de la plage et leurs conversations n’ont ni queue ni tête, du moins en apparence… à suivre donc !

  6. Éclaircie dit :

    Ah ! j’avais oublié le récit dont tu m’avais parlé.
    Mais je devais m’en souvenir un peu, car le café m’a de suite attirée et j’aurais voulu m’y asseoir et écouter Un et Deux
    Tu t’es permis ? Ah ! Bigre, mais heureusement ! Et c’est encore mieux, car PF peut être la terrasse de ce petit café littéraire mais pas que littéraire justement.
    Ah ! Le bistro !
    Dans ma région, la communauté de commune subventionnait « les Bar-Bars » et organisait des spectacles dans les cafés de village ; il y a plusieurs années, je ne sais pas si c’est toujours le cas, les communautés de communes ont été élargies et leur calendrier culturel un peu chamboulé et le covid a fait le reste.
    https://www.bar-bars.com/cat/actions-culturelles/

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