Poèmes d’Alejandra Pizarnik

Arts invisibles

« Toi qui chantes toutes mes morts,
Toi qui chantes ce que tu ne livres pas
au sommeil du temps,
décris-moi la maison vide,
parle-moi de ces morts habillés de cercueils
qui habitent mon innocence.
Avec toutes mes morts
je me remets à ma mort,
avec des poignées d’enfance,
avec des désirs ivres
qui n’ont pas marché sous le soleil,
et il n’y a pas une parole matinale
qui donne raison à la mort,
et pas un dieu où mourir sans grimaces. »
(Les Aventures perdues, Actes Sud, 2005, Silvia Baron Supervielle et Claude Couffon)
Cold in Hand Blues
et qu’est-ce que tu vas dire
je dirai seulement quelque chose
et qu’est-ce que tu vas faire
je me cacherai dans le langage
et pourquoi
j’ai peur
(L’Enfer musical, 1971, traduction Silvia Baron Supervielle et Claude Couffon)
Il faut sauver le vent
Les oiseaux brûlent le vent
dans les cheveux de la femme solitaire
qui revenant de la nature
tisse des tourments
Il faut sauver le vent.
(L’arbre de Diane, traduction Silvia Baron Supervielle)

 

Présence
ta voix
là où les choses ne peuvent s’extraire
de mon regard
elles me dépouillent
font de moi une barque sur un fleuve de pierres
si ce n’est ta voix
pluie seule dans mon silence de fièvres
tu me détaches les yeux
et s’il te plaît
que tu me parles
toujours
(traduction Silvia Baron Supervielle)
Le chien de l’hiver mordille mon sourire. C’était sur le pont. J’étais nue et je portais un chapeau à fleurs et je traînais mon cadavre également nu et avec un chapeau de feuilles mortes.
(Un songe où le silence est d’or, traducteur inconnu)
Exercice pour la main gauche
En passant dans l’obscurité
vers un nuage de silence
vers un nouveau silence compact
qui brûlera lorsque je ferai silence
différemment
ce sera comme un tatouage
comme ses yeux bleus
soudain enchâssés dans les paumes
de mes mains
indiquant l’heure du silence
le plus beau
auquel nul n’a jamais imposé silence
alors
je n’aurai plus peur
d’être moi et de parler de moi
car je serai diluée dans le silence
ce que je dis est promesse
(extrait du Journal 1964 traduction Anne Picard)


Le Réveil (El Despertar, 1958)

Ô Seigneur
la cage est devenue oiseau
et s´est envolée
et mon cœur est devenu fou
il hurle à la mort
et sourit à mes délires
à l´insu du vent…
Que ferai-je de ma peur?
Que ferai-je de ma peur?
La lumière de mon sourire ne danse plus
les saisons ne brûlent plus les colombes de mes songes.
Mes mains se sont dénudées
et sont allées là où la mort
enseigne à vivre aux morts.
Ô Seigneur
l´espace condamne mon être.
Et derrière lui des monstres
boivent mon sang
C´est le désastre.
C´est l´heure du vide sans vide,
il est temps de verrouiller mes lèvres,
d´écouter crier les condamnés,
contempler chacun de mes noms
suspendus dans le néant…
Ô Seigneur
jette les cercueils de mon sang…
Je me souviens de mon enfance,
lorsque j´étais vieille
et que les fleurs mouraient entre mes mains
car la danse sauvage de mon allégresse
leur détruisait le cœur.
Je me souviens des sombres matins de soleil
quand j´étais petite fille,
c´était hier,
c´était il y a des siècles.
Ô Seigneur
la cage est devenue oiseau
et a dévoré mes espérances.
Ô Seigneur
la cage est devenue oiseau
et que ferai-je de ma peur? »
Les Aventures perdues (Las aventuras perdidas, 1958) – Traduction Noëlle-Yábar Valdez.

ALEJANDRA PIZARNIK

2 réponses sur “Poèmes d’Alejandra Pizarnik”

  1. 4Z2A84 dit :

    Effrayant !

  2. egfrild dit :

    J’aime beaucoup le ‘lâcher prise’ prenant de cette écriture.
    Alejandra Pizarnik, une belle découverte!
    Merci

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