Pêche à la chance au fond du puits marin

Le soleil et la lune ont disparu du ciel
Quelques étoiles désorientées tentent
De s’accrocher au moindre nuage traîné par le vent
La lumière n’ose plus franchir le jour
Et les enfants prolongent leur sommeil
Sans parvenir à pénétrer leurs rêves
Volets et fenêtres flétrissent aux façades aveugles
Seuls les poissons ont conservé dans leurs yeux
Les lueurs tantôt blanches tantôt dorées
Miroitant entre les vagues d’un bleu insoupçonné
Ne me cherchez pas   Je nage à leurs côtés
*
Parfois la mer est trop haute
Les couloirs trop étroits
Trop sombres
La parole qui se jette à la tête des vagues
Les bras ouverts pour étreindre un amour puissant
Cette parole s’éteint dès qu’elle touche le mur du silence oppressant
Et des mots impossibles
Sous les yeux exorbités des habitants du sable
Elle s’enfonce trop profondément dans l’horrible liquide
Qui hier encore lui donnait tant de joie
Et dans un dernier borborygme ridicule
Elle rejoint la montagne de corps inertes et stupides
Qui jonchent sans un bruit le sol invisible des abysses
*
Démesurée la chambre empiète sur le champ
Des étoiles, rayonne et brûle de connaître
L’autre côté, la face obscure ou le dessous
Des cartes, mais la porte a les dents de Cerbère.
Les clés d’argent quelqu’un les jette au fond du puits.
La mémoire est ce puits dans lequel on les trouve;
On creuse l’eau, or l’eau sous la pelle durcit,
Nous emprisonne et nous impose un long séjour
En aquarium parmi des piranhas hostiles.
Ici le ciel paraît trop lointain pour le croire
Propre à nous regonfler avec un peu d’espoir.
Ne tendons pas les joues aux poissons carnivores
Rendormons-nous ou changeons de chapitre;
Il y a tant à dire…

*
Saisir sa chance,

Enfin si elle passe à portée de vol
Si tu sais la reconnaître dans le fatras des pelures
Qui s’épluchent au ciel
Sous les feuilles froissées par tes pieds nerveux
Dans l’embarras des jours qui se ressemblent
Et ne rassemblent rien
D’autre
Enfin si tu décides de reposer le temps là
Où il t’a pris d’heure en heure
Fluide et aigre à la fois
Saisir quelque chose qui te parle sans avoir rien à dire
*

Dans le rôle des parleurs qui, bien que beaux ne sont pas vains : Eclaircie la sirène gracieuse, 4Z le mage au grand chapeau décoré d’étoiles, Phoenixs la devineresse au parfum enivrant et moi, petit poisson de lune qui désire apprendre à nager. Tout cela, évidemment, dans un ordre non conforme à celui de ces lignes.

7 replies on “Pêche à la chance au fond du puits marin”

  1. Elisa-R dit :

    Première impression (sur la rétine) : passant des étoiles aux fonds marins, je ne sais plus comment incliner le miroir ni même si j’en possède un. Les étoiles suivent les nuages, nagent, plongent au fond du puits puis s’envolent, légères mais enrichies de l’inaudible qu’elles sont les seules à saisir.

    A lire accompagné de quelques beaux rayons de soleil, fraîchement cueillis dans son jardin ou celui du voisin.

    • phoenixs dit :

      Je suis les petits poissons qui nagent entre deux étoiles sur la Passacaglia symphonie n°3 de Penderecki et voilà que les mots épousent les notes conformément au sombre des abysses où flottent, aveugles, nos devenirs .

  2. Elisa-R dit :

    Cette musique donne en effet beaucoup de relief aux faces multiples de nos quelques lignes.

  3. 4Z2A84 dit :

    On rabote le ciel
    d’où tombent des rubans

    Sans lune ni soleil
    les ténèbres prospèrent (youp la boum)

    Les poissons se souviennent
    de l’homme : il leur offrait
    des gouttes de citron

    La mer monopolise
    la parole et ses vagues
    ressassent le même air
    *
    Je ne connais pas la troisième symphonie de Penderecki (ni d’ailleurs ses autres œuvres, je ne connais cet artiste que…de nom) , moi qui aime tant les œuvres symphoniques. Mon dictionnaire de la musique me signale que ce compositeur polonais évolue dans les années 70 vers une « sorte de néoromantisme ». Sa 3ème datant au plus tard de 1995, elle devrait me plaire.

  4. Éclaircie dit :

    Je ne connais ni le l’œuvre ni le musicien, je vais écouter d’abord et reviens vous dire mes impressions.

    Mais avant voici les premières, sans musique :
    Ici, les mots parlent et ont à dire, ils s’emmêlent entre nos lignes pour une arabesque toujours étonnante.
    Ici, il y a tant à lire…
    La parole est plurielle, la poésie est Une.

  5. phoenixs dit :

    J’ai découvert ce compositeur tout récemment en regardant le film Shutter Island, coup de foudre pour ce passage très sombre, cette musique correspond, pour moi, à ce que nous traversons en ce début de XXIème sans grande marée idéaliste.
    Il m’apparaît à présent que la si douce musique d’un autre siècle n’a plus sa place, et que les sons déchirés seuls peuvent parler de nos déchirements. C’est un avis tout à fait personnel.

  6. Éclaircie dit :

    C’est intéressant ce que vous dites, Phoenixs.
    J’ai lu en parcourant le net que plusieurs réalisateurs avaient choisi des passages dans les compositions de Penderecki pour accompagner leurs films.
    L’impact image/son est sûrement impressionnante et on ne doit peut-être pas avoir la même écoute dans cette situation que seul (comme je l’ai fait) visionnant une vidéo sur le net. J’avoue ne pas avoir beaucoup accroché à ses sons.
    Pour l’autre versant de votre commentaire, il me semble que l’on puisse associer d’autres Arts dans ce processus, mais savoir qui découle de quoi : le morcellement et le déchirement dans l’expression ajoutent à ceux de nos vies ou l’inverse ? Ils se suivent et je pense à ce sujet aux nombreux poèmes contemporains qui tant sur le fond que sur la forme adoptent un style déstructuré.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.