Ingeborg Bachmann

PARIS

Sur la roue de la nuit tressés

dorment les perdus

dans les couloirs tonitruants en bas ;

mais là où nous sommes est la lumière.

 

Nous avons les bras pleins de fleurs

mimosas de tant d’années ;

pont après pont tombe de l’or

sans un souffle dans le fleuve.

 

Froide est la lumiè re, encore plus froide

la pierre devant le porche,

et les conques des fontaines

sont déjà à demi vidées.

 

Qu’adviendra-t-il si, pris de nostalgie

jusque dans les cheveux fuyants,

nous demeurons ici et demandons: qu’adviendra -t-il

si nous surmontons l’épreuve de la beauté?

 

Sur les chars glorieux de lumière,

Même veillant, nous sommes perdus,

sur les champs des génies en haut ;

mais où nous ne sommes pas, c’est la nuit.

 

Traduction : François-René Daillie, Acte s Sud, 1989.

 

—-

Le Poème au lecteur (esquisse)

 

Qu’est-ce qui nous a éloignés l’un de l’autre? Si je me regarde dans le miroir et m’interroge, je me vois à l’envers, une écriture solitaire, et je ne me comprends plus. Dans ce grand froid qui règne, nous nous serions froidement détournés l’un de l’autre, malgré cet amour insatiable entre nous? Je t’ai certes jeté des mots fumants, brûlés, au mauvais arrière -goût, des phrases tranchantes ou bien émoussées, sans éclat. Comme si je voulais accroître ta détresse et avec mon entendement t’exclure de mes contrées. Tu venais à moi si confiant, parfois même balourd, tu exigeais un mot qui embellît la vérité ; tu voulais aussi être consolé, et je ne connaissais pas de consolation pour toi. La réflexion non plus ne relève pas de mes fonctions. Mais un amour insatiable pour toi ne m’a jamais quitté et je cherche à présent dans les ruines et les airs, dans le vent glacé et sous le soleil, les mots pour toi qui me jetteraient de nouveau dans tes bras. Car je languis loin de toi. Je ne suis pas un tissu, pas une étoffe pour couvrir ta nudité, mais j’ai l’éclat de toutes les étoffes, et je veux éclater dans tes sens et dans ton esprit comme les veines d’or dans la terre, et de ma lumière, de mon lustre, je veux te transpercer, te transporter, lorsque se déclare en toi le noir incendie, ton être mortel. Je ne sais pas ce que tu attends de moi. Pour le chant que tu pourrais entonner pour gagner une bataille, je ne vaux rien. Devant les autels, je me retire. Je ne suis pas un conciliateur. Toutes tes affaires me laissent froid. Mais pas toi, non pas toi. Rien que toi. Tu es tout pour moi. Que ne voudrais-je être pour toi! Je voudrais te suivre, lorsque tu seras mort, me retourner vers toi, au risque d’être pétrifié, je voudrais résonner, faire pleurer les animaux et fleurir les pierres, de chaque branche exhaler le parfum.

Manuscrit inachevé, publié dans la version originale pour la première fois en 1978 (cf. Werke, IV, p. 307), mais dont la date de rédaction est inconnue (probablement aux alentours de 1960). Certains mots (en particulier les mots de la fin Getier et Geäst en particulier) sont incertains. Première traduction par nos soins ( Françoise Rétif) dans le numéro d’Europe, août-septembre 2003.

3 replies on “Ingeborg Bachmann”

  1. Éclaircie dit :

    Extraits du dossier réalisé par Françoise Rétif -http://poezibao.typepad.com/files/r%C3%A9tif-fran%C3%A7oise-dossier-ingeborg-bachmann.pdf

  2. Elisa-R dit :

    Deux textes magnifiques ! Merci pour cette  » nourriture » bienvenue.

  3. 4Z2A84 dit :

    Difficile de « garder la tête froide », surtout à la lecture du texte en prose.

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