Un poème de Claude Vigée.

« L’amandier sous la lune.

.

La semence nocturne a mûri dans ma tête,

dans mon nom j’ai scellé l’inconnu sans visage.

Croyant saisir le fruit, l’insecte, l’arc-en-ciel,

et sucer dans le roc l’huile vierge ou le miel,

j’ai glissé vers la nuit sur le miroir des sons :

l’écureuil encagé tourne seul sur sa roue,

au fond du puits rit le silence

où l’abîme s’ébroue.

.

Sur l’infime épaisseur des mots nous patinons

à reculons depuis l’enfance ;

nous chantons, nous dansons

vers l’infini sans regard et sans nom.

A peine un éclair sur la glace,

dans une poésie est inscrite la trace

de l’oiseau qui raya la fragile surface.

.

Germant au cœur vieilli de la terre mortelle,

clarté de la mi-nuit, rends mon âme nouvelle !

Sorti vainqueur du temps avant d’être créé,

à soixante-quinze ans je commence ma vie :

l’air de Jérusalem est doux à la mémoire,

je m’y sens plus léger qu’un poulain nouveau-né.

Si j’ai les cheveux blancs, c’est qu’ils sont pleins d’étoiles,

la musique est joyeuse encore à l’approche de l’ombre.

Ivre de refleurir au plus noir de l’hiver,

l’amandier sous la lune écoute l’invisible

rouge-gorge qui siffle dans la buisson de givre. »

.

Claude Vigée (« Apprendre la nuit » 1989-1991).

 

 

2 replies on “Un poème de Claude Vigée.”

  1. Éclaircie dit :

    Belles images, d’une douceur infinie :
    « j’ai glissé vers la nuit sur le miroir des sons : »
    « Si j’ai les cheveux blancs, c’est qu’ils sont pleins d’étoiles, »
    entre autre.
    Connaissant la biographie de l’auteur, on retrouve évoqués, des éléments qui la composent.

  2. Elisa-R dit :

    Beaucoup de délicatesse, de légèreté dans le choix des mots. Très très belle voix !

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.