Victor Hugo : En 1834 la Lune vue de l’Observatoire.

….Le «plaidoyer pour le rêve, Hugo l’a développé dans un texte rarement lu car difficile à trouver : « le Promontoire du songe ». C’est le récit d’un éblouissement. En 1834, lors d’une visite à l’Observatoire de Paris, le poète découvre la surface de la lune au bout du télescope de François Arago. Vision sur laquelle il va s’appuyer pour affirmer le rêve comme composante essentielle de notre existence. »

« Libération » 22 mars 2012.

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Extrait de « Le Promontoire du Songe » par Victor Hugo (préface d’Annie Le Brun – Gallimard « L’Imaginaire ») :

Victor Hugo – La Lune.

« J’allais à l’Observatoire. J’entrai. La lune était claire, l’air pur, le ciel serein, la lune à son croissant ; on distinguait à l’œil nu la rondeur obscure modelée, la lueur cendrée. Arago était chez lui, il me fit monter sur la plate-forme. Il y avait une lunette qui grossissait quatre cents fois. Arago disposa la lunette et me dit : regardez. J’eus un mouvement de désappointement. Une espèce de trou dans l’obscur, voilà ce que j’avais devant les yeux – Je ne vois rien, dis-je. Arago répondit – Vous voyez la lune. J’insistai – Je ne vois rien. Arago reprit – Regardez. Un instant après, Arago poursuivit – Vous venez de faire un voyage – Quel voyage ? – Tout à l’heure, comme tous les habitants de la Terre, vous étiez à quatre-vingt-dix mille lieues de la Lune – Eh bien ? – Vous en êtes maintenant à deux cent vingt-cinq lieues – De la Lune ? – Oui.

Peu à peu ma rétine fit ce qu’elle avait à faire, mon œil s’habitua, comme on dit, et cette noirceur que je regardais commença à blêmir. Puis ma visibilité augmenta, on ne sait quelles arborescences se ramifièrent, il se fit des compartiments dans cette lividité, le pâle à côté du noir, de vagues fils insaisissables marquèrent dans ce que j’avais sous les yeux des régions et des zones comme si l’on voyait des frontières dans un rêve. L’effet de profondeur et de perte du réel était terrible. Et cependant le réel était là. Je touchais les plis de mon vêtement, j’étais, moi. Eh bien, cela aussi était. Ce songe était une terre. Probablement, on – qui ? – marchait dessus ; on allait et venait dans cette chimère ; ce centre conjectural d’une création différente de la nôtre était un récipient de vie ; on y naissait, on y mourait peut-être ; cette vision était un lieu pour lequel nous étions le rêve. Ces hypothèses compliquant une sensation, ces ébauches de la pensée essayée hors du connu, faisaient un chaos dans mon cerveau.

Les poètes ont créé une lune métaphorique et les savants une lune algébrique. La lune réelle est entre les deux. C’est cette lune que j’avais sous les yeux. Vous vous trouvez face à face dans l’ombre avec cette mappemonde de l’Ignoré. L’effet est terrifiant. L’inaccessible presque touché. L’invisible vu. Il semble que l’on n’ait que la main à étendre. Est-il vrai que cela soit ? Ces pâleurs, ce sont peut-être des mers ; ces noirceurs, ce sont peut-être des continents. Ces taches, sont-ce des empires ? De quelle humanité ce globe est-il le support ? Quels sont les mastodontes, les hydres, les dragons, les Léviathans de ce milieu ? Qu’est-ce qui y grince ou y rugit ? Quelles bêtes y a-t-il là ? On rêve le monstre possible dans ce prodige. On distribue par la pensée dans cette géographie, presque horrible par la nouveauté, des flores et des faunes inouïes. On a le vertige de cette suspension d’un univers dans le vide. Nous aussi, nous sommes comme cela en l’air.

Oui, cette chose est. Il semble qu’elle vous regarde. Elle vous tient. La perception du phénomène devient de plus en plus nette ; cette présence vous serre le cœur ; c’est l’effet des grands fantômes. Le silence accroît l’horreur. Horreur sacrée. Il est étrange d’entrevoir une telle chose et de n’entendre aucun bruit. Tout à coup, j’eus un soubresaut, un éclair flamboya, ce fut merveilleux et formidable, je fermai les yeux d’éblouissement. Je venais de voir le Soleil se lever sur la Lune. L’éclair fit une rencontre, quelque chose comme une cime peut-être, et s’y heurta, une sorte de serpent de feu se dessina dans cette noirceur, se roula en cercle et resta immobile ; c’était un cratère qui apparaissait. Puis successivement resplendirent, comme les couronnes de flamme que porte l’ombre, comme les margelles de braise du puits de l’abîme, ces Vésuve et ces Etna de là-haut.

Des vallées se creusaient, des précipices s’ouvraient, des hiatus écartaient leurs lèvres que débordait une écume d’ombre, des spirales profondes s’enfonçaient, descentes effrayantes pour le regard, d’immenses cônes d’obscurité se projetaient, les ombres remuaient, des bandes de rayons se posaient comme des architraves d’un piton à l’autre, des nœuds de cratères faisaient des froncements autour des pics, toutes sortes de profils de fournaise surgissaient pêle-mêle, les uns fumée, les autres clarté ; des caps, des promontoires, des gorges, des cols, des plateaux, de vastes plans inclinés, des escarpements, des coupures s’enchevêtraient, mêlant leurs courbes et leurs angles ; on voyait la figure des montagnes. Cela existait magnifiquement. La lumière avait fait de toute cette ombre soudain vivante quelque chose comme un masque qui devient visage. Partout l’or, l’écarlate, des avalanches de rubis, un ruissellement de flamme. On eût dit que l’aurore avait brusquement mis le feu à ce monde de ténèbres.

Arago m’expliqua, ce qui du reste se comprenait de soi-même, que, tandis que je regardais, le mouvement propre de la Lune avait tourné peu à peu vers le Soleil la lisière de la partie obscure, de sorte qu’à un moment donné le jour y avait fait son entrée. Cette vision est un de mes profonds souvenirs. »

Victor Hugo, 1860.

3 réponses sur “Victor Hugo : En 1834 la Lune vue de l’Observatoire.”

  1. 4Z2A84 dit :

    Annie Le Brun (née en 1942), auteur de la préface de « Le Promontoire du Songe » de Hugo, a participé à partir de 1963 aux activités du groupe surréaliste. Poète, « elle témoigne d’une inspiration ludique, volontiers orientée par une gloutonnerie de vocables et d’images » (Gérard Legrand). Elle a notamment publié « Lâchez tout »(1978), des ouvrages sur Sade et le roman dit « gothique ».

  2. 4Z2A84 dit :

    Bien des thèmes hugoliens recoupent les préoccupations d’Annie Le Brun, notamment celui du noir considéré comme condition paradoxale de visibilité. Cette antithèse dialectique est particulièrement vive chez Victor Hugo :« Sans doute n’a-t-on pas mesuré, écrit Annie Le Brun, quelle puissance génératrice a chez Hugo l’obscur qui semble être l’équivalent d’une matière noire, tout aussi déterminante dans son oeuvre littéraire que dans son oeuvre graphique. Jusqu’à lester l’une et l’autre d’une gravité inédite qui les travaille pareillement de l’intérieur. S’ensuivent ce que j’appelle les arcs-en-ciel du noir irradiant pour mieux la déployer une inimaginable palette de thèmes et de points de vue qui paradoxalement apparaissent à cette nouvelle lumière venue des profondeurs pour redessiner le paysage poétique, dramatique, social, politique… Cette exposition se propose aussi de montrer de quelle façon Hugo revient continuellement à cet élément noir comme à autant de répliques souterraines de l’arc-en-ciel pour y puiser sa force de transfiguration à l’origine d’une « énormité poétique » qui n’a pas fini de nous sidérer. »
    L’exposition s’est déroulée en 2012.

  3. Éclaircie dit :

    Quand un sujet aussi poétique et intéressant que la Lune est abordé par un grand Maître. De très belles expressions jalonnent ce texte.
    Merci du partage.
    Si Victor Hugo avait connu le premier pas sur la lune, il aurait poussé ses rêves plus loin, trouvé le « noir » ailleurs.

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