A propos d’un petit livre de Louis Dubost, éditeur de poètes.

« Lettre d’un éditeur de poésie à un poète en quête d’éditeur » par Louis Dubost, Ginkgo éditeur, 126 pages, 7 €.

lecture d’Alain Jean-André

« Cette lettre d’un éditeur de poésie à un poète ne manque pas de sel. Certains l’ont déjà lu : ils l’ont reçu, décontenancés, soufflés, excédés, en réponse à l’envoi d’un manuscrit aux éditions Le Dé bleu. Ou ils ont lu une précédente édition. Cette troisième publication enfonce, encore une fois, le clou, et esquisse une sorte de bilan. Son auteur, enseignant « radié des cadres actifs » de l’Éducation nationale depuis le 1er septembre 2005 (l’heureux homme !), fait une nouvelle fois le point. Il a ajouté à sa lettre quelques récits plutôt cocasses du Marché de la Poésie, Place Saint-Sulpice, ou d’autres lieux dans lesquels il a présenté ses livres, et des réponses d’auteurs refusés.

Pédagogue, Louis Dubost reprend sans cesse les mêmes arguments : le poète devrait commencer par proposer ses poèmes aux revues, elles sont nombreuses ; les auteurs expédient trop souvent un manuscrit à des éditeurs dont ils n’ont pas lu les livres ; l’éditeur « avec un tempérament et une sensibilité qui lui appartient en propre, entretient dans l’ensemble des publications auxquelles il donne sa marque un climat ». Direct, il déplore que : « trop peu d’auteurs s’inquiètent de (s)on mode de fonctionnement éditorial » ; or, l’éditeur « choisi les auteurs qu’il publie, et c’est lui qui verse l’argent ». Bougon, il lance encore : l’éditeur a tous les droits, même « le droit à l’erreur ». Au poète impatient qui désespère de dénicher la perle rare, il conseille de publier lui-même son livre.

Visiblement, quelques auteurs ont été ravis de son envoi : « Merci ! Oh ! merci ! Votre Lettre (…) m’a délivré. » ; « j’ai trouvé ce franc-parler plutôt sympathique ». D’autres réponses sont beaucoup moins laudatives, avec des phrases au vitriol. Parfois Louis Dubost répond à la réponse, comme dans un blog. Les saynètes avec l’éditeur derrière le présentoir de livres face à un poète qui cherche à fourguer un manuscrit sont parfois hilarantes. D’autres révèlent des silhouettes du monde poétique ou littéraires désignées uniquement par des initiales. De bref récits à clé !

Le fond de l’affaire est connu : la misère de l’édition poétique, la galère des auteurs et des éditeurs. Louis Dubost nous livre son témoignage, ni triste, ni gai. Son livre est vivant, clair, à hauteur d’homme. Une phrase pour donner une idée du ton de l’auteur : « le slogan soixante-huitard qui psalmodiait  » 50 000 poètes, 500 lecteurs, 5 éditeurs  » est toujours d’actualité, à ceci près que le nombre des poètes a quadruplé, celui des lecteurs diminué de moitié et que les éditeurs mettent la clé sous le paillasson… ». Ne faisons pas le calcul, le chiffre des éditeurs serait certainement négatif, le réel mis à mal. Retenons le mouvement, l’hyperbole, le ton, et beaucoup de choses entre les lignes. »

© Chroniques de la Luxiotte (Mis en ligne le 29 avril 2006)

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« Lettre d’un éditeur de poésie à un poète en quête d’éditeur » par Louis Dubost

 

« C’est un petit livre très drôle. Et pourtant, l’affaire est pathétique. Louis Dubost est éditeur de poésie. Sa maison se nomme Le Dé bleu. Elle a publié des auteurs désormais connus et d’autres pas du tout, ou toujours pas, mais Dubost les revendique puisqu’il a choisi de les mettre dans son catalogue. Le Dé bleu, très renommé, fait rêver un tas de poètes en (mauvaise) herbe. Un beau matin, Louis Dubost craque. Trop (de mauvais manuscrits), c’est trop. Il se défoule avec élégance dans une lettre qu’il envoie aux prétendants poètes. Il écrit : « Cher poète, j’ai bien reçu votre manuscrit. Je vous remercie, mais je ne sais qu’en faire. En effet, depuis vingt ans, je n’édite que les manuscrits que je sollicite moi-même, et mon programme est bouclé pour les trois années à venir. Le problème essentiel d’un éditeur de mon (petit) acabit n’est pas de trouver des auteurs, mais des… lecteurs. » Cette troisième édition de Lettre d’un éditeur… est enrichie de réponses des candidats refoulés. Et c’est merveilleux ! Certains maudissent Dubost – « c’est dégueulasse » –, d’autres la jouent grand seigneur : « J’ai vendu ma bibliothèque et entassé à la cave mes précieux manuscrits. Les vers s’en chargeront. Je ne veux plus entendre parler de livres, ni de littérature, jamais ! Et puisque vous êtes, pour ainsi dire, mon libérateur, permettez-moi dès maintenant de vous inviter à dîner… » « Mais comment revendiquer des lecteurs alors qu’on ne lit rien ! » rage Louis Dubost. Voilà une vérité bien cruelle que l’éditeur met au jour : les prétendants au poste d’écrivain avouent presque tous ne jamais lire, pas le temps, pas envie… Diantre ! Martine Laval   Illustr. de Pascal Jousselin, éd. Ginkgo, coll. Idées fixes, 125 p., 7 €. »

Le 27/05/2006

Martine Laval – Telerama n° 2941

 

 

5 replies on “A propos d’un petit livre de Louis Dubost, éditeur de poètes.”

  1. 4Z2A84 dit :

    « 50 000 poètes pour 500 lecteurs » : ces chiffres ne me paraissent pas gratuits – au contraire : ils sont le reflet de la réalité. C’est-à-dire que 49 500 poètes sur 50 000 qui écrivent aussi des poèmes ne trouveront pas de lecteurs. Faut-il trouver ce fait désolant ? Je ne crois pas. Car on doit écrire avant tout pour soi-même et pour l’amour quasi exclusif de la Poésie. Que l’on cherche à être lu…pourquoi pas ? Mais cette espèce de mouvement vers les autres n’a plus rien à voir avec la poésie – avec SA poésie. Et l’émotion que la lecture de nos poèmes peut provoquer chez les autres n’est pas la nôtre, elle leur appartient et nous n’avons même pas à en revendiquer l’origine.

  2. Éclaircie dit :

    J’ai fait un tour sur le web, la maison d’édition « Le Dé Bleu » n’existe plus, cédant la place à « L’idée Bleue », elles ont cessé d’éditer en 2009.

    Mais là n’est pas l’essentiel du message que tu veux faire passer, en publiant ces deux articles qui donnent envie de découvrir le livre qu’ils évoquent.

    Je ne partage pas tout à fait ton point de vue, je ne sais personnellement pas vouer un « amour exclusif à la Poésie », ni écrire pour moi-même seulement.
    Si l’émotion du lecteur est différente de celle de l’auteur, la confrontation des deux entraîne une dynamique et de nouveaux écrits de part et d’autre. Et c’est là que l’aventure est à mes yeux fantastique. Et qu’elle ne fonctionne justement qu’au travers des mises en commun de l’écriture et de la lecture.
    Tu touches là, l’essentiel des rapports humains. Nos faits et gestes influencent, font réagir l’autre mais rarement de manière volontaire et consciente. Tant il est impossible d’entrer dans les secrets des chemins de pensée de l’autre.

    J’aime beaucoup la dernière phrase de ton commentaire. Elle souligne bien le hasard des réactions du lecteur. Je vois aussi à travers tes mots, la frontière à ne pas franchir entre l’acte de création et le besoin de le faire reconnaître par le monde.

  3. 4Z2A84 dit :

    Ton point de vue se défend – tu le défends avec des arguments qui me laisseraient penser que j’ai tort…si j’étais plus souple. La confrontation auteur-lecteur ou entre deux auteurs dont l’un se fait le lecteur de l’autre et vice-versa produit en effet une « dynamique » – je reprends ce terme qui convient si bien – souvent nécessaire pour continuer à écrire, à créer (comme en réponse à un courrier auquel il faudrait impérativement donner une suite). Alors ces questions, me semble-t-il, se posent : Ecrirais-je sans l’autre ? Sans l’espèce d’impulsion qu’il me transmet ? Tu réponds non – et moi oui. Ceci dit je ne doute pas de l’influence des autres, qu’ils soient des correspondants privilégiés sur PF par exemple, ou des poètes que je ne connais ni personnellement ni virtuellement, qui d’ailleurs sont souvent décédés, et dont je lis les œuvres. Est-ce le fait d’avoir découvert la poésie sur internet, ou dans les livres, qui nous conditionne? Internet apparaissant comme un instrument vivant, prolifique, sujet à d’incessantes métamorphoses et de ce fait propre aux dialogues de tous ordres – alors que le livre apparaît comme un objet fini auquel on ne change rien…et qui ne sert qu’à décorer ou meubler quand on n’en tourne pas les pages…

  4. Elisa R dit :

    Avoir en main un recueil, se hasarder à ouvrir au hasard une page, entendre les mots, encore, après les avoir lus ; glisser dans son sac ou dans sa poche l’objet, silencieux d’abord, mystérieux ; laisser libre cours aux volutes de mots qui s’en échappent dès qu’on l’ouvre : ceci est incomparable ! Rangé dans une bibliothèque ou dans un endroit de la maison de nous seul connu, voilà qu’il nous appelle et, courant presque pour mettre la main dessus et retrouver le monde incomparable dans lequel il nous a admis, nous l’ouvrons, ému comme au premier instant …J’aime être entourée des livres, les ouvrir, relire certaines pages, les redécouvrir.

    En ce qui concerne la poésie contemporaine, je pense que si les revues existent, elles ne sont pas facilement disponibles. Quant aux auteurs, ils n’ont pas toujours la curiosité d’aller lire l’autre (acheter son livre pour dire les choses clairement). J’ai, à plusieurs reprises, pu constater que certains trouvent normal qu’on se procure leur œuvre mais ne pensent pas un seul instant acheter le livre de l’autre. (Pas ici )

    50 000 poètes, ça devrait faire 50 000 lecteurs et plus. Acheter trois recueils par an, ça ne me semble pas difficile à faire.

    Je pense aussi qu’il faudrait faire entrer la poésie à l’école, pas seulement la poésie classique que l’on apprend par cœur et avec obligation, mais aussi la vivante, la
    frémissante, celle que l’on a la possibilité de voir arriver portée par un auteur à son image…

    Si vous n’aviez pas été là, je serais resté cet oiseau blessé, étendu presque sourd, derrière la porte close de la Poésie.

  5. 4Z2A84 dit :

    Elisa, tu es une sœur (sans cornette). Notre sœur. Ta poésie exerce une sorte de fascination dont on ne se déprend pas sans y laisser des plumes.

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