Mémé dans les bégonias,

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Message Ba le Sam 9 Oct – 17:22
Le premier corps fut découvert dans le hall de la résidence les « Bégonias » par Mme Vichnu.
Il devait être l’heure clairette de descendre la poubelle sélective : cartons, papier alu, bidons rincés, bouteilles recyclables en polaire et œuvre mamac ; l’autre poubelle : « verre et revers » se triant le soir pour le matin.
Donc, au moment où Germaine (prénom déclaré en souvenir de l’occupation allemande de 1870) Vichnu, chaussons délicats sur les marches de marbre, tâtait sa descente dans le petit matin frisquet des fins d’été pourries, le cadavre reposait déjà dans le renfoncement droit du couloir depuis quelques heures.
Pour quelle raison Germaine glissa-t-elle vers ce lieu, alors que rien ne l’y prédisposait ? Qu’elle était chargée jusqu’aux dents de ses deux sacs « recyclable pour le sourire de la nature » remplis à ras l’anse ? Les petites mains du sort, sans doute, pourraient répondre.
Mais la rencontre fut frontale ! Germaine buta sans détours dans le mou de la viande refroidie.
Le corps se déplaça sèchement dans la frêle lumière de l’ampoule plafonnée et se révéla sans pudeur aucune à une Germaine bouche bée les mains serrées sur les poignées de ses sacs. La vue d’une araignée pénélopienne ne l’aurait pas davantage tétanisée.
Elle ne put d’abord prendre toute la mesure de la situation extraordinaire qui la ferait entrer brutalement dans l’histoire de la résidence, elle manqua lâcher ses fardeaux pour tomber à côté de la forme, puis hésita entre tout laisser en plan, remonter fissa dans son « deux pièces cuisine traversant vue imprenable sur la station service » téléphoner à sa fille en instance de divorce récurrent et lui demander ce qu’elle comptait cuisiner ce midi-là gâché d’avance par la rencontre inattendue.
Elle ne fit rien de tout cela, simplement elle recula, demi-tour vers la porte d’entrée codée, appuyer sur la sonnerie ouverture de sas, traverser le parking bondé à cette heure matinale, ouvrir la porte du local poubelles, soulever le couvercle jaune et poisseux, glisser rapidement les décombres ordinaires de toutes les défaites emballées que vit un primate du XXIème siècle et remonter, en réajustant ses chaussons à chaque marche, dans sa tanière pour achever ses tâches indélébiles dans le plus grand silence stupéfait.
C’est monsieur Poulit qui alerta la police nationale grâce à son chihuahua, grand carnivore devant l’éternel, qui s’apprêtait à terminer joyeusement les restes du visage méconnaissable.
Bien entendu, deux inspecteurs stagiaires débarquèrent dans la résidence et mirent un sacré bordel, d’une part parce qu’ils n’étaient pas revêtus de l’imperméable colombophile et qu’on les confondit avec des huissiers, d’autre part parce qu’ils ne portaient pas le melon poirotien, ne fumaient pas la pipe maigriste et semblaient complètement dépassés par l’aventure.
C’est encore monsieur Poulit qui prit l’affaire en main, au point qu’il faillit conséquemment tant il montrait de bonne volonté à pister l’enquête, être suspecté, arrêté, et mis sous scellés provisoires pour diligence cadavérique.
Il conduisit Jeannot et Jeannot, surnom des inspecteurs, vers le lieu du crime et leur livra ses hypothèses : le cadavre devait être mort depuis la veille au soir après ou avant 22heures, heure à laquelle il sortait pour la dernière fois Folichon à son lampadaire pisseux. Comme il habitait au rez-de-chaussée, qu’il dormait profondément à partir de 22h30…Le reste de la supposition se perd dans des détails inutiles aux lecteurs en haleine.
Reste que cette morte était inconnue des résidents. Personne ne l’avait jamais vue ni entrer ni sortir d’un quelconque immeuble (Il y en avait trois, tout le monde connaissait tout le monde etc.).
Donc, cette morte venait d’ailleurs.
Jeannot et Jeannot essuyèrent leurs verres double foyer dans un mouchoir en papier douteux, opinèrent de leurs tempes déjà grisonnantes, se regardèrent en suant et rotèrent d’un commun accord qui en disait long sur leur relation extra professionnelle.
Bref.
L’enquête piétina les massifs de fleurs, les allées de gravier peignées au râteau.
Rien.
Le légiste, loin d’être un « expert », confirma l’heure : 20h45 pile au moment de la série sur Arte les « Tudor » qui le tenait éveillé passionnément, en particulier lors des décapitations, hélas reconstituées. La défunte avait entre 15 et 16 ans, il ne pouvait être plus précis dans la mesure où il ne connaissait ni sa date de naissance ni ses antécédents. Elle portait, le dernier jour de sa vie, une paire de caleçons de fille en viscose bon marché, un tee-shirt noir avec un « aigle » sur la poitrine serti de pierres, des tongs usées en similicuir et du vernis rose pétant aux doigts de pied.
Il manquait les deux gros orteils, les deux pouces et sa langue. Les yeux avaient été délicatement ôtés de leur orbite.
Les inspecteurs stagiaires, tous les résidents et la ville entière s’émurent de la jeunesse de la victime et de l’horrible crime commis sans mobile apparent. Était-ce l’œuvre d’un « serial killer » comme on en voit plein à la télévision numérique ? Ou bien un accident de la circulation maquillé en crime crapuleux sans crapule ? Ou alors un suicide déguisé, une prise d’otage ratée ?
Le pays se tortura la vox populi, et manqua crever de doute.
Car enfin, nom de dieu et des tibias, qui avait osé porter la main sur cette enfant ? Qui ?
Ne suffisait-il pas de l’enterrer dans un coin de jardin, un tiroir de congélateur famille nombreuse ? N’avait-on pas à sa disposition moult solutions de récupérations des restes ?
Était-il indispensable de venir la déposer telle une carte de visite sans raison sociale, dans ce quartier paisible qui interdisait tout « colportage, mendicité et représentant » ?
Autant de questions sans réponse.
Autant de réponses hasardeuses.
Jeannot et Jeannot firent chou blanc après avoir pédalé dans toutes sortes de plats consistants. Aucun indice pour éclairer leur réflexion dans les ténèbres. Monsieur Poulit lui-même s’avoua vaincu.
Le pays retenait le peu de souffle qui lui restait dans les bronches.
C’est alors que le deuxième corps fut trouvé, un soir de tri « bouteilles », par Mlle Millot…

Pour 4Z

5 replies on “Mémé dans les bégonias,”

  1. Phoenixs dit :

    Je ne sais pas du tout travailler sur la page ni corriger le texte repris de  » vos écrits « , mais bon vous serez indulgents pour cette première page ? 😉

  2. 4Z2A84 dit :

    Il n’y a pas à être indulgent. Car ce texte est parfait. Mais non pas de cette perfection dont la mort nous gratifie. Il est vivant et nous communique une espèce d’euphorie malgré la découverte d’un cadavre. La maîtrise de l’écriture – classique avec des expressions très modernes – contente le lecteur attentif à la sainte syntaxe. Surtout on est ébloui par l’humour souvent noir qui court à travers le texte comme l’électricité dans le corps du condamné à mort à l’instant où le bourreau appuie sur le bouton. Nous croisons dans la rue ou sur l’escalier Germaine, les deux Jeannot, monsieur Poulit et madame Vichnu : leur réalité surgit hors de la fiction, ils se prennent les pieds dans notre voisinage, ils nous ressemblent…On entre dans cette prose comme dans du Queneau ou dans le couple Dac-Blanche – c’est dire le bonheur de pousser des « portes d’ivoire et de corne » pour se retrouver dans un univers étonnant de fantaisie à chaque pas comme à chaque mot.
    Merci Béa. N’oublie surtout pas de nous livrer la suite.

  3. Éclaircie dit :

    Indulgence ? Indulgence ? Mais pourquoi donc !!
    Je suis au contraire tellement ravie de vous lire à la « Une » de PF,
    avec cet écrit absolument enthousiasmant. Pas un détail ne manque pour faire sourire le lecteur face à…ce drame.

    4Z a drôlement bien parlé…que pourrais-je ajouter ? ;-( ..à part « bis », « ter » et plus…

    (vous pouvez faire des copiés-collés dans l’espace commentaires de votre page, mais publier en « nouvel article » est tout aussi bien, c’est tout ce dont nous rêvions)

  4. Elisa Romain dit :

    4Z et Eclaircie ont dit exactement ce que je voulais dire. Que pourrais-je ajouter si ce n’est un « merci Béa ! » sortant de la bouche d’une lectrice plus que ravie de sa lecture ?

    Ah si, je peux ajouter ceci : encore !

  5. Phoenixs dit :

    Merci à vous est-ce qu’Eclaircie pourra m’expliquer la manip’ de la page perso ?

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