Un poème de Claude Vigée.

Un poème de Claude Vigée.

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« Veille d’apocalypse.

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Dans le quartier de Talbieh, au fond du Jardin des Roses,

les enfants à demi nus et les jeunes chiens

jouent sur le gazon brûlé au coucher du soleil.

La crinière souple des montagnes de Judée

ondule à l’horizon déjà couvert de fumée.

La lumière du soir se dissout dans le ciel de juillet

dont la douceur se déchire

aux grands sycomores noirs qui croulent sous leurs fruits.

Autour de notre banc taillé dans la roche s’effeuillent

les parterres de roses vieillissantes effleurées par le vent,

leur ultime parfum se mêle

à celui des figues éclatées qui ont roulé sur les sentiers,

et à la senteur légère du chèvrefeuille fané.

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De la terre jaillit le cyprès funéraire :

grave et sombre beauté de l’épée immobile !

Après le torrent des années, combien de jours encore ?

Une seule fois chacun de nos moments,

une fois ce jardin assiégé par la nuit,

cette fenêtre de l’œil vivant, demeurée ouverte encore

sur le monde visible, complice et fidèle jusqu’à quand ?

Sa douceur fauve nous déchire. Bientôt il nous faudra

oublier les sentiers bleuissants dans le soir :

la mort obscure mûrit à l’horizon en flammes. »

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Claude Vigée – Jérusalem, été 1990 (« Apprendre la nuit » 1989-1991).

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2 replies on “Un poème de Claude Vigée.”

  1. Éclaircie dit :

    Deux paragraphes nettement séparés, le paradis, décrit dans le premier, puis la menace. On peut y voir abordés deux domaines : celui de la religion et celui de la géopolitique.
    Écriture élégante.

  2. 4Z2A84 dit :

    Le poème qui clôt le volume des poésies complètes de Claude Vigée (né en 1921) date d’Octobre 2007; il est dédié comme plusieurs autres à son épouse Evelyne (Evy) décédée en janvier 2007.

    Oui, une forme de paradis serait encore possible sur Terre – même après la Shoah.

    « Aux doutes qui déchirent la conscience moderne, aux « artistes de la faim » qui fondent leur œuvre sur le refus, Claude Vigée oppose l’affirmation d’une confiance lucide dans la vie et dans le langage. » (Anne Mounic – Michèle Finck)

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