Nadia Tuéni

 Extraits du recueil: « Archives sentimentales d’une guerre au Liban »

 

« L’enfant nombre les guerres sur son boulier.
O jardin du Consul
espace réservé à l’histoire,
et aux majuscules.
O jardin qui éclate sous la peau de l’été.
Arbres de Kantari,
vous êtes la géométrie.
Dans Kantari une maison,
avec des portes autour du cou et du sang sur la tête,
des bouquets de gens aux fenêtres,
une lune dans le bassin,
quelques phrases dans les couloirs,
l’orage du consul sous l’escalier,
la douce Courtisane près du frangipanier.
C’est le bal du Consul.
Je tournerai les pages du grand bal du Consul,
dans le jardin d’en face qui sent la danse comme un Lampion.

 

Il fait mou ce printemps,
robes de dames sur un damier,
quand le jacaranda respirait la sueur du ciel,
Le taffetas des buissons penchés.

 

O Nuits élaborées,
les Voyageurs d’Orient comptent vos politesses
sur les doigts d’une année.

 

Le vent et ses alliés
s’ouvrent tels une femme.
Et tout parle de tout.
Les bruits que j’imagine sont rivière ou sanglot.
O soleil de la nuit libre comme la mort,
on dirait cet instant où chacun se regarde.
Aussi ai-je enfermé sous ma langue un pays,
gardé comme une hostie.

 

En plein soleil,
avec le vent autour du cou
et fouets de pluie dans la bouche,
en plein soleil,
je regarde suinter les murs de ma mémoire.
Tu es celui qui, à trois pas,
m’as tendu ses cheveux pour que je m’y accroche.
Fais donc voler toutes ces balles
qui tuent ou ne tuent pas selon des règles de tendresse.
Lâche-moi à présent,
car je chavire de l’autre côté de mon ventre
rouge du sang de tous.
Et je ris en plein soleil,
parce que la folie moissonne le paysage,
studieusement.
Même toi à trois pas mets un hiver sur ton visage
pour m’arracher mon souffle et
l’accrocher à la frontière d’à côté.
Alors en plein soleil
je meurs d’incohérence
en éclats.

 

Je parle à quelque chose de très ancien,
car de l’étoile vient ma mémoire,
celle qui est grenier et jardin
dont les fruits nourriront la terre,
quand nous respirerons ensemble après l’âge violent.
Est-il nécessaire d’avoir commencé pour durer?
On ne dit jamais n’importe quoi.
N’importe quoi c’est moi,
dessin vivant, sur un ciel blanc.
J’ai dans les yeux suffisamment de larmes
pour soudoyer ma vie,
et de clefs pour ouvrir la mer.
Il pleut en couleur.
L’ombre des mots est effrayante,
à mon père
qui tousse en guise de parole.

 

Ton corps a l’exacte dimension de mon regard.
Sur ton dos des horizons soudains
comme rire.
En toi sans autre signification,
Les longs vertiges du poème.
L’instant d’avant l’instant, te structure,
et la lune se couche à tes pieds de désert.
Ton corps est un des lieux où la mer se replie,
Et où tombe le vent,
tel un fruit mal aimé. »

 

.

 

Nadia Tuéni.

2 réponses sur “Nadia Tuéni”

  1. Éclaircie dit :

    4z voulait nous faire partager ces extraits. Un petit souci technique l’a empêché.
    Ils sont si beaux que je les publie en son nom.

    Merci 4Z

  2. 4Z2A84 dit :

    La richesse de la poésie de Nadia Tuéni semble inépuisable. Oui ces vers sont très beaux – et poignants…. On sait que « ces balles qui tuent ou ne tuent pas selon des règles de tendresse » ne se contentent pas de siffler à nos oreilles protégées par la distance ; là où elles ont des cibles qui ne sont ni des auditeurs ni des lecteurs lointains elles détruisent.

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