UN POEME DE PIERRE EMMANUEL

Un Poème de Pierre Emmanuel :

 

« Chant

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Tels étaient les mots de la terre : un verger de langage pour tous.

En vue de la plaine aux herbes, où l’ombre flue et reflue,

Où scintillent les longs serpents d’eau glissant sous le couvert des fougères,

Les routes, ces anguilles d’or ! Et l’étang poissonneux du ciel

Où la nuit plonge un lourd filet accroché par les quatre vents

A la perche de bambou qui fléchit sous le poids du vide,

La balance pesant des astres ! Souple, s’émeut à mon poignet

Un frisson d’étoiles à sec, je tire au câble de mes veines,

La voûte céleste à bout de bras cambre mon esprit dans l’effort.

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Un verger de langage pour tous, une pêche miraculeuse pour tous,

Et quand vient l’heure du partage ils reçoivent chacun une étoile,

Un vocable plaisant aux narines, – leur nom pulpeux comme un cœur.

Ils gardent en commun le ciel, les fruits qui pendent au-dessus des routes,

Les melons d’eaux vivrières, les griottes et les fraises des bois

Les mûres qui ont le goût de nuit et le monde à la mesure des paumes.

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Le verger reste ouvert et les jardins n’ont pas de murs.

Ni chiens en laisse dans les cours, ni pièges à loup, ni défenses.

Une jarre de lait sur chaque fenêtre, une cruche d’eau fraîche dans chaque puits,

– C’est pour la soif du voyageur. Car l’homme reste immobile ou voyage,

Selon qu’il aime son soleil intérieur ou l’ombre de celui-ci dans le ciel.

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N’accuse personne d’être d’ici, ni personne d’être d’ailleurs.

Nos destinations sont multiples, et les saisons des hommes s’entrecroisent.

Tel, que raidit le givre en été, fleurit de chèvrefeuille en hiver.

Tel, qui descend vers sa mort, remonte aussi vers sa naissance.

Tel, qui reste assis sur le seuil, est en chemin dans le vent des cols.

Celui-ci marche, et s’arrête : celui-là, qui roule au fossé,

Il s’éveille dans un fleuve de lait, sur une barque de cresson bleu.

Celui qui déchire ses pas aux éteules de la moisson passée

Les épis de l’été futur lui caressent déjà l’épaule.

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En vérité, routes et fleuves rayonnent comme les veines du cœur.

Vers l’océan divergent nos voies, nos routes convergent au centre.

Se quitter, c’est aller vers soi-même : rester en soi, c’est mûrir l’étendue.

Une seule chose importe : que sédentaire et nomade aient à manger

Non la poudre des chemins, non la pierre des demeures

Mais la substance égale pour tous, accordée au goût de chacun.

Les mots de la terre sont pareils, leur saveur est innombrable.

Ceux-ci les mangent en commun, celui-là les mange seul,

Le même geste vaut pour tous, et la nourriture une fois prise

Devient cette chose unique et lente, ce nom personnel qui s’accroît. »

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Pierre Emmanuel (1916-1984) : « Babel » (1951)

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3 replies on “UN POEME DE PIERRE EMMANUEL”

  1. 4Z2A84 dit :

    Pierre Emmanuel a repris ce texte splendide dans « Ligne de faîte » (choix de fragments de son œuvre passée) en 1966.

  2. Phoenixs dit :

    Un choix qui rappelle que nous avons beaucoup à travailler pour devenir poète…

  3. Éclaircie dit :

    Très beau, en effet. On ressent de l’humanisme à cette lecture, quelque utopie aussi.

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