VENT DU NORD-Benjamin Péret

À minuit au bord des rivières de bitume 
j’ai vu l’ombre d’un soleil en bois qui sifflait un air de 
carrière inexploitée 
tout en boitant 
à droite de sa locomotive sortant de la gare 
et à gauche de son bateau de pêche rentrant vide au port 
Je la suivis à travers les cultures d’adverbes revenus à l’état 
sauvage 
trébuchant contre des monuments élevés à la mémoire des 
bonbonnières 
qui clignaient de l’œil comme des putains 
Parfois des bretelles en tenue d’évêque ou des assiettes à 
soupe toutes tremblantes 
m’arrêtaient d’une question relative à la destinée de l’homme 
moderne 
J’y répondais d’un sourire et d’un coup de scie 
mordais ma langue pour éclairer ma route 
et reprenais la poursuite au milieu de conversations en 
allemand 
qui sortaient des taupinières où l’on devinait l’éclosion des 
immortelles 
Des cervelles pétrifiées et respirant à peine un air chargé de 
mousse 
aux falaises de bouches délicatement peintes en baiser 
  
l’ombre frissonnante de la dame de trèfle roulée par les 
vagues de la lune égarée entre les nuages 
d’où elle émergeait ses deux bras en fils télégraphiques 
peuplés d’hirondelles 
qui jouaient une scène de la Dame aux camélias 
avec son corps de savane qu’un incendie clôt à l’horizon 
me conduisit par sauts qualitatifs d’une aune chacun 
qui m’obligeaient à fendre de la hache de ma tête 
mille cloisons 
tantôt de farine où glissaient des cygnes sans tête portant un 
parapluie ouvert 
tantôt de voiles de veuve où cheminaient des nautiles 
qu’effrayaient des bruits de porte claquant dans des 
courants d’air 
toute une nuit à peine pubère 
Jusqu’aux plages où des chimistes en une file longue comme 
une boule qui ne tourne pas 
analysaient une mer enceinte d’une chemise brodée 
d’oronges vineuses 
gonflées jusqu’à éclater d’enthousiasme 
pour l’ombre de la dame de trèfle à peine visible 
dans les sept soleils qui sonnaient l’heure du petit déjeuner 
en ouvrant leur corolle à leur propre lumière 
s’envolant dans la brise qui s’échappait des marronniers en 
fleurs 
faisant les cent pas autour d’un tire-bouchon 
 
extrait de À Tâtons, 1946, 

5 replies on “VENT DU NORD-Benjamin Péret”

  1. Éclaircie dit :

    Un site où l’on trouve les œuvres complètes de Benjamin Perret :
    http://melusine.univ-paris3.fr/Peret/Peret_Poesies-completes.htm

  2. 4Z2A84 dit :

    A Péret un air suffit : celui que nous respirons sans sa poésie inimitable que j’ai bien souvent tenté d’imiter.
    Merci Eclaircie. Tu sais combien j’affectionne ce poète, le plus LIBRE de tous les hommes.

  3. 4Z2A84 dit :

    …celui que nous respirons DANS sa poésie…et non « sans » !! Hou là là ça va mal !!! C’est dû à l’âge et non à l’alcool comme pourraient le penser les mauvaises langues (on n’en trouve pas sur ce site…par ailleurs les langues pensent-elles ?).

  4. Éclaircie dit :

    L’âge ? l’âge, c’est l’âge qui m’aura aussi fait ajouter un « r » de trop dans le nom de cet auteur que tu aimes. (il n’y a pas d’âge pour l’étourderie ; enfant on perd son pouce, le laissant entre les mâchoires d’un ours, et plus grand on perd le « d » et l’on s’imagine qu’un « s » ou un « r » de plus feront l’affaire…)

    Parfois, Benjamin Péret me laisse un peu indifférente, ce qui n’est pas le cas dans ce poème. Ou peut-être faut-il être dans un état de vigilance aiguë aux sons et images pour apprécier ses poèmes nonsensiques.

    Oui, les langues pensent, elles pensent que le sucre glace tombé de la lune est bien meilleur que celui jaillit sous les arabesques des patineurs, que le sel s’il est gris ne rend ni triste ni ivre, que l’eau est le meilleur vecteur pour faire couler les mots. Elles préfèrent être étranges ou vives, plutôt que mortes. Elles craignent les chats car énigmes ou biscuits, elles finiront mangées…etc.

  5. 4Z2A84 dit :

    Ainsi les langues – sauf la nôtre que nous connaissons un peu, que chaque jour nous découvrons davantage – nous demeurent étrangères. Chaque poète croit posséder sa propre langue – mais de poète en poète le souci se partage de protéger, de favoriser une langue commune.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.