Extraits de « Les Vagues » de Virginia Woolf.

La voix de Virginia Woolf à travers « Les Vagues » :

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« Je sombre sur les noirs plumets du sommeil ; ses ailes touffues pèsent sur mes yeux. Voyageant à travers l’obscurité je vois les plates-bandes étirées, et Mrs. Constable qui surgit derrière l’herbe de la pampa et accourt pour m’annoncer que ma tante est venue me chercher en voiture. Je m’élève ; je m’échappe ; avec mes bottines à ressorts je passe par-dessus la cime des arbres. Mais voilà que je tombe dans la voiture devant la porte d’entrée, où elle est assise dodelinant ses aigrettes jaunes, les yeux durs comme des billes de verre. Oh, m’éveiller de mon rêve ! Regardez, voici la commode. Il faut que je me sorte de ces eaux. Mais elles s’amassent sur moi ; elles me ballottent entre leurs dos énormes ; je suis retournée ; je suis renversée ; je suis étirée, parmi ces longues lumières, ces longues vagues, ces sentiers sans fin, où des gens me poursuivent, me poursuivent. »

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« Londres s’effrite. Londres palpite comme une houle. La ville se hérisse de tours et de cheminées. Là une église blanche ; là un mât parmi les flèches. Là un canal. À présent il y a des espaces ouverts et des allées goudronnées où il est étrange qu’il y ait à présent des gens qui marchent. Voilà une colline rayée de maisons rouges. Un homme traverse un pont, un chien sur ses talons. À présent le garçon en rouge commence à tirer sur un faisan. Le garçon en bleu l’écarte du coude. « Mon oncle est le meilleur fusil d’Angleterre. Mon cousin est grand veneur. » Les fanfaronnades commencent. Et moi je ne peux pas fanfaronner, car mon père est banquier à Brisbane, et je parle avec l’accent australien. »

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« Il est très tôt, avant la classe. Fleur après fleur fait moucheture sur les verts profonds. Les pétales sont des arlequins. Les tiges émergent des trous noirs au-dessous. Les fleurs nagent comme des poissons de lumière sur les eaux vertes, sombres. Je tiens une tige à la main. Je suis cette tige. Mes racines s’enfoncent dans les profondeurs du monde, traversent la terre de brique sèche, et la terre humide, traversent des veines de plomb et d’argent. »

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« Je suis tout fibre. Tout tremblement m’ébranle, et le poids de la terre pèse sur mes côtes. Ici en haut, mes yeux sont des feuilles vertes, qui ne voient pas. Je suis un garçon en costume de flanelle  grise avec une ceinture bouclée par un serpent de cuivre ici en haut. En ce lieu, en bas, mes yeux sont les yeux sans paupières d’une figure de pierre dans un désert près du Nil. »

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« Je vous suis très reconnaissant à vous les hommes en toges noires, et à vous, les morts, de nous avoir guidés, de nous avoir protégés ; et pourtant, le problème demeure. Les différences ne sont pas encore résolues. Les fleurs hochent la tête devant la fenêtre. Je vois des oiseaux sauvages, et des pulsions plus sauvages que les oiseaux les plus sauvages surgissent de mon cœur sauvage. J’ai le regard sauvage ; les lèvres fortement serrées. L’oiseau vole ; la fleur danse ; mais j’entends toujours le fracas sourd et lugubre des vagues ; et la bête enchaînée piaffe sur la plage. Elle piaffe et piaffe. »

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« Juillet a été couleur de vent et d’orage. Aussi, au milieu du mois, il y a eu, cadavérique, terrifiante, cette flaque grise dans la cour, alors que, une enveloppe à la main, je portais un message. Je suis arrivée à la flaque. Je n’ai pas pu la franchir. J’ai perdu mon identité. Nous ne sommes rien, ai-je dit, et je suis tombée. J’ai été balayée comme une plume. J’ai été emportée par un souffle dans des tunnels. Puis avec précaution, j’ai posé le pied. J’ai mis la main contre un mur de brique. Je suis revenue à moi avec beaucoup de peine, j’ai réintégré mon corps au-dessus de la flaque grise et cadavérique. Voici donc la vie à laquelle je suis destinée. »

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« Par secousses intermittentes, brusques comme les bonds d’un tigre, la vie émerge faisant palpiter sa crête sombre sur la mer. Voilà à quoi nous sommes attachés ; voilà à quoi nous sommes liés, tels des corps humains à des chevaux sauvages. Et pourtant nous avons inventé des procédés pour colmater les crevasses et masquer ces fissures. »

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Virginia Woolf  « Les Vagues » (1931) traduction Michel Cusin et Adolphe Haberer. Ed. Gallimard 2012.

3 replies on “Extraits de « Les Vagues » de Virginia Woolf.”

  1. Elisa Romain dit :

    C’est très beau !

  2. 4Z2A84 dit :

    « Maurice Blanchot aime dans Les Vagues « une fiction dont toute psychologie est expulsée », et dont le « personnage unique », le « personnage absolu » est le Temps, « dans sa nudité métaphysique », en son essence fondatrice (« le temps qui fonde toute conscience », « le temps où se fait l’histoire »). La dissémination des personnages, les variations de leurs rapports au temps, leur échec ultime, joyeux, salvateur face à ce personnage suprême qui n’est finalement que la mort, font la hauteur de leurs existences : « Pour Mrs Virginia Woolf, il s’agit d’exprimer non pas ce que cette personne a réellement pensé, mais ce qu’elle doit penser pour être réellement, pour donner le sentiment d’une existence authentique ». Ainsi « rarement une œuvre aussi étrangère à la forme ordinaire du roman n’a en même temps touché de plus près l’essence du roman ».
    Christophe Bident (« Maurice Blanchot, partenaire invisible », 1998).

  3. Éclaircie dit :

    « Les vagues », ce roman de Virginia Woolf que j’ai lu puis relu. Les extraits que tu proposes m’invitent à relire.
    Et si je ne comprends pas tout à fait le point de vue de Maurice Blanchot, peu importe, les sentiments à la lecture de ce roman sont irremplaçables et chaque fois enrichis.

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