Un poème de Philippe Delaveau

 

« Elégie.

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Le fleuve vert, le temps, l’idée, il faut que tout nous quitte.

Qui sommes-nous qui ne savons garder

Le goût qu’avait le temps trop vite en fuite,

L’image bleue, les pleurs de l’arbre après la pluie ?

Même le souvenir est étroit dans sa cage

Il ouvre au ciel une serrure,

Foudroie la main qui voudrait l’arrêter

Quand la mémoire, oiseau têtu, déclare : je vous ignore.

Jour de neige, une silhouette penchée, seule

— Quel frère à nous semblable par la douleur?

Courbe son dos et gagne un pré de lune

L’arbre chétif et noir lorsque l’année s’achève.

La bouche est vide.

La langue exploite un rien de sa carrière.

Où sont les mots d’antan, les phrases quand tu dors?

Où est la langue peuplée d’îles, d’images au réveil?

Tu ignores qui t’habite et te délie.

Si le temps était un cheval, tu saurais l’implorer

De la main, au plat de l’encolure, sous la crinière

Son œil cesserait de craindre l’inconnu.

Qui parle de prairies célestes quand tout divague ?

Le temps nous brûle.

L’eau s’agite en nos cœurs.

L’oiseau de cendre abrite sa couvée.

Quel amour?

Ton foie nourrit de sa substance le rapace.

Le bruit de ton angoisse fait rire l’ennemi. »

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Philippe Delaveau.

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4 réponses sur “Un poème de Philippe Delaveau”

  1. 4Z2A84 dit :

    « Philippe Delaveau est un écrivain et poète français, également traducteur et spécialiste de l’art, né en 1950 à Paris. Il est professeur en khagne au lycée Chaptal de Paris. »
    Wikipédia.
    Philippe Delaveau « Le Veilleur amoureux » précédé d' »Eucharis » : Poésie/Gallimard 2009.

  2. Éclaircie dit :

    Le titre « Élégie » annonce le contenu, un chant de mort, de départ ou de séparation. Ces trois scénarios sont envisageables.
    Je n’ai pas trouvé la lecture facile, (disons plutôt aisée, « facile » risquerait de me renvoyer à une paresse).
    Il est cependant toujours intéressant de découvrir l’univers poétique de nos contemporains, surtout lorsqu’il comporte, comme ici, de bien belles images.

  3. 4Z2A84 dit :

    « La publication, en 1989, du premier recueil poétique de Philippe Delaveau : Eucharis, avait suscité de vifs débats entre les partisans du formalisme et les défenseurs du lyrisme. Mais face à ce clivage trop scolaire pour être pertinent, ce poète singulier ne s’interdit rien, ni visions, ni célébrations. Il rêvait de devenir compositeur de musique, il est un des poètes les plus singuliers de notre époque. En refusant le tarissement du chant, sa poésie fonctionne par vibration et rayonnement. Elle travaille la nappe lumineuse du temps sensible et c’est dans l’accueil qu’elle prend sa source.
    Une main qui soulève un rideau – un jour de pluie – l’automne qui bouscule les arbres d’une ville, du linge aux fenêtres de Naples, le vent qui joue du couteau et blesse un passant, le tramway de Lisbonne planant au-dessus de la mer… Tout règne comme au premier matin. Chacun des poèmes de ce recueil est marqué par de grands voyages et par l’appel du réel. Tous, en surmontant les intrigues d’un monde désacralisé, renvoient aussi bien aux leçons d’agonie qu’à la gloire vibrante et fragile du jour. Une poétique de la relation prend toujours un risque, celui de s’ouvrir au plus haut afin que nos sensations de lecture résonnent dans la durée. Même s’il sait que la mort se glisse dans nos voix, Delaveau est à l’écoute des moindres détails qui vibrent dans le dedans et le dehors de l’existence.
    « le corps pesant nous ramène à la terre. A la poussière. / Au chant terrible du silence et des cyprès. Quenouilles / sans objet, doigt d’ange, aiguille tutoyant l’invisible ». La célébration fait du moindre fragment de l’univers un éveil au sens. A travers un vers ample et un souffle attentif aux moindres variations des paysages et des visages, cette poésie fonde un acquiescement dans l’énumération et dans l’exaltation qui sont un hommage à la beauté des choses. »

    © Pascal Boulanger, Les carnets d’eucharis, N°32 (Hiver 2012)

  4. Éclaircie dit :

    Merci de revenir sur ce poème que tu nous avais offert en lecture au mois de février.
    Je retiens de l’article de Pascal Boulanger « …sa poésie fonctionne par vibration et rayonnement. » et « …dans l’énumération et dans l’exaltation qui sont un hommage à la beauté des choses. »
    Pour avoir lu d’autres poèmes de cet auteur, c’est bien des vibrations que l’on ressent à le découvrir.

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