Trois poèmes de Zbyněk Hejda

 

Le long des sentes

Le long des sentes, frayées par les bêtes…
Du milieu des herbes un marais éclôt.
Et dans les broussailles, des plumes de petits oiseaux
vont s’amollissant. Il bruine, brume bruinante.

La nuit il a gelé. De quoi donner tôt le matin
aux mouillères givrées de l’éclat.
Silence. Si ce n’est, au village, le glas
et une plainte.

De petites morts

De petites morts
habitent la dépouille des oiseaux.
Ce sont elles qui nous battent les tempes
d’un rappel d’ailes
avant que l’eau verte
sur tout se déverse.
Un chien passe furtivement
la porte….

Sombre

Sombre, une volée d’oiseaux
se déplace lentement contre le ciel.
En bas sur le chemin
la poussière vole.
Personne pourtant
ne va nulle part.
La bande d’oiseaux aussi s’éclipse,
la respiration du paysage, coupée
dans la canicule du dimanche matin.
Au village tout dort.
Au bord des chemins,
des chiens.

Zbyněk Hejda, Abord de la mort, précédé de Je n’y rencontrerai personne, traduit du tchèque par Erika Abrams 44, 50, 59

 

 

4 commentaires sur “Trois poèmes de Zbyněk Hejda”

  1. Éclaircie dit :

    Zbyněk Hejda est un poète tchèque né le 2 février 1930 à Hradec Králové (Bohême orientale) et mort le 16 novembre 2013 à Prague. (wikipédia)

    _____

    Valse mélancolique, de Zbyněk Hejda (une lecture de Tristan Hordé)

    On connaît un peu la poésie tchèque grâce aux traductions de Petr Kral1 et l’on a une bonne vue de ce qui est disponible grâce à la bibliographie très développée établie par la Librairie Compagnie pour la littérature tchèque et slovaque2. C’est encore un univers peu connu en France, bien malheureusement, tout simplement parce que les traductions sont rares, même celles des poètes les plus connus comme Vitezlav Nezval, Vladimir Holan ou Jan Skacel pour ne retenir que des poètes disparus. Zbyněk Hejda (né en 1930) appartient à la génération suivante et il a eu toutes les difficultés à faire entendre sa voix sous le régime communiste : ses recueils ont été publiés en samizdat. Erika Abrams, qui l’a déjà traduit, donne dans sa préface les éléments nécessaires pour le situer parmi ses contemporains.3

    La mélancolie domine, oui, dans cette poésie attentive aux décalages entre la réalité et la manière dont la plupart s’obstinent à la percevoir : en aveugles. Ce qui pourrait sembler être signe d’un équilibre des choses est vécu avec une distance qui en découvre la précarité. Ainsi, les signes convenus de l’automne sont accumulés, avec le pittoresque attendu — les dernières cueillettes, les premières fumées —, mais à y regarder de plus près, rien ne s’accorde avec ce chromo. Si les feuilles virevoltent, c’est « à travers des gares vides », et les fumées ne sont pas seulement celles du foyer tranquille :

    C’est en cette saison,
    comme si nous y étions,
    que nous nous verrions envoler
    par la cheminée d’un crématorium.

    Et quand tout renaît, que les proches manifestent leur plaisir d’être là, le narrateur ne peut participer au mouvement, constatant qu’il n’est plus temps pour lui, l’âge maintenant venu, de se réjouir d’un nouveau printemps, d’un nouvel été. Il se perçoit « ombre d’ombre » et souvent le monde extérieur perd toute consistance. Mélancolie vraie, sans explication immédiate,

    plus rien n’avait de sens,
    (…) il n’y avait plus ni droite ni gauche
    ni haut ni bas
    et n’ayant plus de rapport à rien (il n’y avait rien)
    j’aurais aussi bien pu ne pas exister

    Avec la perte de tout repère, spatial et temporel, il est impossible d’être dans le monde et tout est vécu par le narrateur comme si le présent se dissolvait, que les choses existaient sans lui. Le rêve du pont à traverser donne une image forte de l’échec à (re)trouver une épaisseur aux objets, à la nature ; le narrateur, au milieu d’un pont très long et très étroit (on ne peut s’y déplacer à deux l’un à côté de l’autre), reste alors immobile sans savoir pourquoi il ne peut aller de l’avant : « Il faut me relever et y aller, mais je n’y vais pas, je n’ai connaissance d’aucun obstacle, d’aucune menace, et pourtant je ne poursuis pas mon chemin ».

    C’est l’ensemble de ce qu’est le je qui est mis en cause, non pas son seul présent mais tout autant le passé (« Muet, le passé, tout est muet ») et l’avenir. Pas de parole consolatrice, aucune présence qui puisse apaiser, et même le poème par quoi tenter d’éloigner la difficulté d’être ne peut être écrit. De « je m’essaie moi aussi au sonnet » à « Raté, le sonnet », le parcours aboutit seulement à « un grand silence, une grande solitude ». Souvent, la simplicité de l’expression accuse la violence de cette solitude, comme dans ce poème :

    Ces jours-ci,
    ces dernières semaines
    presque invariablement, de grand matin,
    vers six heures parfois, ou cinq, ou quatre,
    j’entends sonner, un son net, comme si j’y étais.
    Je ne vais plus ouvrir,
    je ne me lève même plus,
    à la porte il n’y a jamais
    eu personne.

    On peut penser que silence et solitude évoquent le temps du régime totalitaire qui a si longtemps muselé toute parole libre dans l’ancienne Tchécoslovaquie et bien au-delà, surtout quand on sait que Zbyněk Hejda n’a pu faire éditer ses poèmes. On peut lire aussi dans ces poèmes et ces proses elliptiques, concises, à l’humour parfois beckettien, le sentiment de la difficulté de vivre : « Les glaces emporteront le pont »…, ce qui le rapproche de Vladimir Holan auquel il rend hommage.

    Contribution de Tristan Hordé

    Zbyněk Hejda, Valse mélancolique, traduit du tchèque et préfacé par Erika Abrams, édition bilingue, éditions Cheyne, 2008, 20 €.
    Présentation de ce livre dans Poezibao

    source poezibao : http://poezibao.typepad.com/poezibao/2009/01/valse-m%C3%A9lancolique-de-zbyn%C4%9Bk-hejda-une-lecture-de-tristan-hord%C3%A9.html

  2. Éclaircie dit :

    Est-il certain que nous ayons un jour été ?
    Ou que cela n’ait pas été trop tard ?
    Sur quelles plaques avons-nous donc gravé
    nos images plus noires que noir ?

    Lessivées, lavées par les pluies du temps,
    les images des blanches villes et des villages.
    Et nous voilà donc : quelques poètes survivants
    avec les chiens vagabonds.

    Variation sur Gellner III

    A Sergej

    Les eaux seront toujours là, les forêts resteront,
    le peuple des villes se renouvellera.
    L’un sera pendu, l’autre non
    et gaiement la vie continuera.

    La trace des tueries sera effacée
    sans faute des sables de notre ère,
    sans desserrer l’étreinte glacée
    qui lie victimes sans voix et tortionnaires

    —-

    Arches hardies par-dessus les paupières
    barque rouge ardent des lèvres
    vient l’hiver, passe l’hiver
    les glaces emporteront le pont


    Zbyněk Hejda, Valse mélancolique, traduction Erika Abrams, Cheyne éditeur

  3. 4Z2A84 dit :

    Décidément les derniers poèmes publiés ici sous la rubrique « anthologie » sont infiniment tristes. Je ne connaissais pas même de nom Zbynek Hejda. Merci à toi Eclaircie de me permettre de le découvrir, de le lire (même en traduction l’émotion « passe »). Il y a là comme chez Trakl tout un univers douloureux quasi morbide sans doute inspiré par des situations très pénibles dans la réalité qu’ont dû affronter ces poètes. Le « rêve du pont à traverser » marque l’esprit.

  4. Elisa-R dit :

    Quelques mots à chaque fois, quelques mots seulement mais le trait est si délicat, si précis, qu’un océan d’émotions nous submerge.

    Merci pour cette merveilleuse découverte Eclaircie.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.