De 8 heures à 8 heures trente

Elle est pas mal du tout, la soixantaine bcbg, entrée sur le site « je contacte » sur la pointe des pieds, elle cherche sans trop y croire un homme aimant les sorties, les musées, le cinéma les balades à la campagne etc. Tout comme moi. Mais j’hésite à me mettre sur les rangs. Sept ans de solitude ça vous façonne une armure faite de manies, de préjugés.

.
Depuis que je suis en retraite, mon réveil sonne à huit heures mais je ne me lève qu’à huit heures trente, car en retraite on s’extrait du lit quand on veut, sauf que finalement, c’est toujours à la même heure, comme pour les repas, on a beau dire qu’on a le temps, on ne le prend pas.

.
Dix-huit heures dix, tiens c’est « questions pour un champion » et après cap sur Arte pour « vingt-huit minutes » Ensuite je préfère lire ou écrire car la lecture et l’écriture sont les deux mamelles dont le lait vous permet de rester jeune, au moins dans sa tête, oui je sais, je suis parfois lyrique surtout quand j’écoute, comme en ce moment, le concerto numéro deux de Rachmaninov. Il faut vraiment un bon film ou une bonne émission pour que je m’assoie en face de la télé. C’est rare.

.
L’été je plante mes douze pieds de tomates selon un rite immuable. Les années paires dans la partie haute du potager et les années impaires, l’inverse. Culture alternée avec les haricots verts « nains d’Etampes »

.
Septembre, récolte des graines de lavatères, soucis, althéas pour l’année prochaine, des pommes percées par les carpocapses, des noix et du raisin vert à vous déchausser les dents.
Vous avez remarqué comme l’automne est perfide ? Il y a un beau soleil, il faut encore tondre la pelouse et puis une bonne rafale de vent fait tomber vos pommes carpocapsées. Encore une éclaircie, vent tiède et feuilles confiantes et crac, il pourrait presque neiger, juste le temps d’enlever les tuteurs des tomates, ne pas oublier de les rincer à l’eau de javel.
Le ciel c’est l’atout gris qui ramasse la mise et vous le mal au dos en ratissant les feuilles qui ont renoncé à vivre.

.
Seize degrés. C’est vrai que l’indispensable feu de cheminée vous ramène aux réalités quotidiennes (avec le pantalon de velours côtelé) de l’automne.
Et le rituel reprend, récolte des cageots qui trainent sur le marché déserté, le panier de bois à remonter de la cave, dispersion des cendres dans le potager (c’est bon pour la culture)

.
Et vous voudriez que j’explique tout ça à Zoé95?

Vous savez— j’ai quelques manies…le temps de les énumérer, elle serait déjà partie.
Ou alors elle m’avouerait qu’elle aussi a ses travers, qu’elle met des mini chaussettes affreuses dès qu’elle rentre chez elle, qu’elle laisse la porte des toilettes ouvertes sans rabattre le siège, qu’elle aime les bibelots, les rideaux, les chromos, tout mon contraire, j’apprécie ma chambre vide et mon salon dépouillé, les surfaces lisses, les angles vifs, les murs droits et que pour moi, le comble du désordre, c’est de laisser deux livres traîner sur la table basse.

.
Je lui préciserais que le lundi, pour moi, c’est le jour de la lessive et des œufs bacon, le vendredi, celui des courses, elle me répondrait que pour elle les courses c’est n’importe quand et qu’elle mange juste pour vivre et qu’elle déteste les plats en sauce.

.
Et pourtant, puisque je lui aurais proposé, dieu sait pourquoi un rendez-vous, on se serait pointés, à l’heure, au moins ça de commun. À quinze heures sous les horloges de Saint-Lazare, original.

.
Mais à vingt heures, à force de se regarder dans les yeux en racontant nos vies, de supputer l’histoire de cette petite ride entre l’aile gauche du nez et la lèvre supérieure on aurait eu envie d’échanger nos prénoms, Marie-Claire ou Elisa ou Béa, Jean-Claude ou Michel ou Alain.
On a promis de se revoir et quand on s’est retrouvés elle dans son appartement bordélique et moi dans ma maison au garde à vous, on a longtemps pesé, le pour, le contre et finalement, le lendemain, j’ai appelé le numéro qu’elle m’avait confié.

.
Pourquoi on s’est jetés l’un contre l’autre, on ne le saura probablement jamais.
Pour que notre liaison dure plus qu’une lune, on s’est mis d’accord. Au début chacun chez soi, on ne partagera que les loisirs.

.
Mais elle aura vite envie de venir voir le jardin dont je lui rabats les oreilles, on conviendra de passer le week-end ensemble et on ira acheter une brosse à dents chez Leclerc, comme ça je saurai déjà qu’elle aime les brosses tendres et je la laisserai mettre le pot de fleurs sur la table basse.

6 réponses sur “De 8 heures à 8 heures trente”

  1. 4Z2A84 dit :

    Les « mini chaussettes (affreuses ?) » sur les pieds et les chevilles d’une femme même mûre, cela n’est pas toujours sans charme. Aucun fétichisme sous cette assertion. Ton récit est simple et d’une lecture agréable. Avec un humour léger toujours plaisant – et très présent. Cela repose de la lecture des poètes fous comme on en trouve ici (au moins cinq sur PF, mais je ne les nommerai pas). Que ta narration soit ou non plus ou moins autobiographique, on ne veut pas le savoir. L’important c’est que l’on soit convaincu le temps de sa lecture de l’existence de ces deux personnages, lesquels s’ils ne nous ressemblent pas ressemblent à des gens que nous connaissons. Les fervents de réalisme y trouvent leur compte.

  2. Elisa-R dit :

    Cette nouvelle est belle comme une pièce aux  » surfaces lisses », aux « angles vifs », aux  » murs droits ». J’ai pris beaucoup de plaisir à la lire.

    Merci de nous l’avoir offerte.

    Elisa, qui aime enfiler des chaussettes…

  3. Éclaircie dit :

    J’aime cet « ours » qui cherche à sortir de sa tanière. Le titre en dit long sur la force des habitudes. La nature se fait la part belle, l’humour est délicieux.
    Merci ! Que le bricolage te résiste souvent…pour te lire.

    (un « vieux jean » certes, mais sûrement avec un pli impeccable….cf : le Zephe de la semaine)

  4. phoenixs dit :

    J’ai feuilleté cette  » vie  » décrite sous le plâtre, la mousse et les petites rouilles du genou.
    On reconnaît de soi et des autres habillés d’héroïsme quotidien, je me suis bien vue dans le jardin : feuilles de tilleul, fleurs vieillissantes, tiges coupées sans soleil. Et le bonhomme au loin qui rend à la terre ce qu’elle prendra dans peu de temps. Les deux : la bonne femme et le bonhomme en chaussettes de pomme sirotent leur verre de vin rouge rideau d’hiver. L’un près de l’autre. A leurs pieds ronronne la solitude de tous les vivants.
    Et puis la porte en bois écaillé.
    Bien fermée sur le jardin d’hiver où chuchotent les jeunes pousses lumineuses.
    Et puis un air de musique.
    Deux mots qui passent en serrant leurs voyelles.
    Un bout de vie reposée.
    Et des chats dodus oreilles de laine toujours ailleurs de n’être de nulle part…

  5. heliomel dit :

    Ce n’est pas un commentaire, ça. C’est une belle rêverie dont mon chat et moi te remercions.

  6. 4Z2A84 dit :

    A moi aussi, Phoenixs, ton « commentaire » (Héliomel a raison : c’est mieux qu’un commentaire) plaît beaucoup. Que tu aimes ou non les compliments, mets ces deux-là dans ta poche et ton mouchoir par dessus…A quand un de tes textes en prose narrative peu ou prou nonsensique ?

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.