Un poème de Saint-John Perse.

Nocturne – Saint-John Perse

« Nocturne.

Les voici mûrs, ces fruits d’un ombrageux destin. De notre songe issus, de notre sang nourris, et qui hantaient la pourpre de nos nuits, ils sont les fruits du long souci, ils sont les fruits du long désir, ils furent nos plus secrets complices et, souvent proches de l’aveu, nous tiraient à leurs fins hors de l’abîme de nos nuits … Au feu du jour toute faveur ! Les voici mûrs et sous la pourpre, ces fruits d’un impérieux destin. Nous n’y trouvons point notre gré.

Soleil de l’être, trahison ! Où fut la fraude, où fut l’offense ? où fut la faute et fut la tare, et l’erreur quelle est-elle ? Reprendrons-nous le thème à sa naissance ? Revivrons-nous la fièvre et le tourment ?… Majesté de la rose, nous ne sommes point de tes fervents : à plus amer va notre sang, à plus sévère vont nos soins, nos routes sont peu sûres, et la nuit est profonde où s’arrachent nos dieux. Roses canines et ronces noires peuplent pour nous les rives du naufrage.

Les voici mûrissant, ces fruits d’une autre rive. « Soleil de l’être, couvre-moi ! » —parole du transfuge. Et ceux qui l’auront vu passer diront : qui fut cet homme, et quelle, sa demeure ? Allait-il seul au feu du jour montrer la pourpre de ses nuits ?… Soleil de l’être, Prince et Maître ! Nos oeuvres sont éparses, nos tâches sans honneur et nos blés sans moisson : la lieuse de gerbes attend au bas du soir. —Les voici teints de notre sang, ces fruits d’un orageux destin.

À son pas de lieuse de gerbes s’en va la vie sans haine ni rançon. »

SAINT-JOHN PERSE (1887-1975).

 

 

4 réponses sur “Un poème de Saint-John Perse.”

  1. 4Z2A84 dit :

    « …Ils m’ont appelé l’Obscur et j’habitais l’éclat. »- Saint-John Perse – « Amers »(1957).

  2. Elisa-R dit :

    Magnifique ! Merci de nous faire découvrir chaque année ceux que nous connaissons trop peu.

  3. Éclaircie dit :

    Poème en prose mais au rythme régulier, on sous-entend les vers de 6, 8 ou 12 syllabes.
    Je suis très sensible à ce poème et j’ai particulièrement goûté cette image :  » la lieuse de gerbes attend au bas du soir ».

  4. 4Z2A84 dit :

    Tu as raison. En fait les « versets » de Perse sont souvent des vers mesurés mis à la queue leu leu. Il ne se fie pas qu’au souffle comme Claudel.
    « Nocturne » serait son dernier poème…

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