Ciel de laque

À l’état d’atomes, les yeux jumeaux furent séparés par un grand cataclysme. Dès qu’elle fut en âge de marcher, Yeuxdefemme se mit à la recherche de Yeu d’Om.

Ils se retrouvèrent par le plus grand hasard. S’examinèrent, se reconnurent, instantanément.

Amusée, YeuxdeFemme vit dans Yeuxd’Om la minuscule tache bleue qu’elle possédait, au bas de la pupille gauche. Celui-ci détailla, apprécia l’éclat du regard miroir, écoutant d’une oreille distraite les bruits autour de lui.

Il s’approcha encore et encore, s’immobilisa un temps, un temps indéterminé, indicible, et plongea, définitivement. YeuxdeFemme le reçut comme jamais femme ne reçut un homme. Ils riaient, pleuraient tout à la fois, heureux de leur bonheur tout neuf.

Les yeux jumeaux avaient exactement la même couleur verte, issue des mêmes pigments. Le bleu cobalt à moins que ce ne soit de Prusse, mélangé de jaune indien à moins que ce ne soit d’ocre de Roussillon, donnait un vert  changeant avec la couleur du ciel. Saupoudrés sur la même surface et dans les mêmes proportions, de minuscules points d’or scintillaient dès l’aube naissante.

La moindre variation de lumière déclinait-t-elle des palettes d’une infinité de nuances dans les yeux de l’un, que l’autre s’accordait immédiatement. Tu as les yeux gris bleuté ce matin, mon amour…Toi aussi, ma chérie…

Les années passèrent comme passent les années heureuses, vite, trop vite. Yeuxd’Om exerçait son activité de doreur chez un luthier rue de Rome. Il prit sa retraite l’année de ses soixante ans. YeuxdeFemme travailla encore plusieurs trimestres pour le compte de l’administration, puis ils furent libres de toute contrainte.

Ils s’apprêtaient à partir pour la Grèce lorsque YeuxdeFemme décéda d’un arrêt cardiaque. Yeuxd’Om crut mourir de chagrin.

La vie vaut-elle encore d’être vécue se demande-t-il alors. Ne plus voir le regard rieur  ou grave, le sourire pensif ou charmeur de YeuxdeFemme lui parait impossible.

Dans la chambre esseulée, en  février, Yeuxd’Om repose sur le lit, les yeux fixés sur le plafond blanc, mat. Il décide de faire de cet espace le ciel de lit dont il rêve. Un ciel noir d’encre parsemé d’étoiles. Le regard de YeuxdeFemme en deuil posé sur lui pour le reste de sa vie.

 

Le premier mois se passe en esquisses, plans, achat de matériaux. Il cherche un panneau de contreplaqué, épaisseur dix-neuf millimètres, diamètre deux mètres et finit par trouver un fabricant spécialiste de grandes surfaces en bois de placage. En Allemagne. L’aller retour Paris Stuttgart se fait au volant d’une camionnette de location, il revient le panneau solidement arrimé, emmailloté de plastique bullé.

Yeuxd’Om fait le vide dans sa chambre, installe des tréteaux, pose le panneau de bois bien à plat. Il applique une première couche de peinture sur une face, laisse sécher, recommence l’opération de l’autre côté. Il agira toujours ainsi, le même nombre de couches d’enduit, de peinture sur chaque face pour éviter que le panneau ne se voile.

Le deuxième mois le voit enduire le bois, le poncer, l’enduire à

nouveau, polir sans fin, laisser durcir.

Le lundi de Pâques, il applique la première couche de laque, noire, de type Orion. Six couches de laque en six semaines, avec ponçage intermédiaire. Le noir devient profond, luisant, lisse, presque inquiétant. De petits défauts viennent toutefois contrarier la perfection de l’ouvrage.

Pour la dernière couche, Yeuxd’Om ne veut pas un grain, pas un cil, une surface parfaite, comme un miroir de télescope. Il ponce à nouveau, abrasifs numéro 100, 400, 600. Inlassablement, deux heures par jour pendant une semaine. Puis il lave soigneusement le panneau, l’essuie à la peau de chamois.

Il se rend chez le fabricant de peinture, se fait expliquer les procédés de filtrage, le passage du film de laque dans des cylindres dont l’écart se mesure en angströms. Apporte son propre récipient lavé, essoré, séché avec minutie. De retour dans sa chambre, il lave plafond, murs, sol à grande eau, ferme porte et fenêtre, condamne les feuillures avec des joints hermétiques, laisse trois aspirateurs branchés en permanence pour éliminer la moindre poussière. Son spalter est neuf, lavé plusieurs fois. Il est vêtu comme un chirurgien en exercice.

Yeuxd’Om verse lentement cinq cents grammes de laque qui s’étalent immédiatement en nappe tendue. Rapidement le spalter égalise la peinture à la surface  du panneau. Sept heures de séchage. Zéro défaut. Il voit son reflet comme dans un miroir, sans la moindre déformation.

La dernière heure de séchage. Yeuxd’Om a sa main gauche couverte d’or. Vingt-cinq feuilles d’un carnet d’or vingt-deux carats ont été malaxées, réduites en poudre. Elles sont au creux de sa paume. Il a répété le geste  plus de cent fois, avec du talc, pour s’entraîner.

Il passe sa main au dessus du panneau, en inclinant la paume, en bougeant légèrement les doigts, selon le croquis qu’il a en tête. Les particules d’or se déposent lentement à la surface de la laque noire encore humide.

Elles forment une spirale éclatante, triomphante, avec amas denses  et pointes clairsemées. La perfection. Le regard de YeuxdeFemme. Toute la nuit, frissonnant, Yeuxd’Om contemple son oeuvre pour voir si rien ne vient troubler la surface. Non, rien. Au petit matin, il se retire sur la pointe des pieds.

Le mois de mai le voit passer le brunissoir en agate pour rehausser l’éclat de l’or figé.

En juin, il décide de fixer le panneau sur le plafond, invite deux de ses amis. Avec d’infinies précautions, le ciel noir est mis sur la tranche. La face invisible est enduite de colle à base de néoprène. L’opération est répétée sur la surface du plafond. Les gestes parfaitement synchronisés, ils basculent le ciel à plat, le hissent, et le panneau est collé.

Yeuxd’Om pose une moulure ceinturant le ciel ; celui-ci occupe désormais les trois quarts du plafond. La surface restante est peinte en noir mat. A l’aide de mini spots, il mettra trois mois à régler les éclairages, cherchant les bons angles, le nombre de watts optimal. Finit par obturer définitivement la fenêtre, source de lumière parasite. Se dit content du résultat.

Lorsque la porte est ouverte, un contact électrique, placé dans l’huisserie, se déclenche. La lumière vient frapper le ciel, quelques étoiles se reflètent sur les murs outremer.

En septembre, la machine à  laver des voisins du dessus provoque une inondation. Une nuit  d’octobre, un grand bruit. Le ciel de lit est tombé sur Yeuxd’Om. Les yeux dans les yeux, les amants se regardent à jamais.

 

 

 

 

 

 

5 réponses sur “Ciel de laque”

  1. 4Z2A84 dit :

    Une magnifique histoire d’amour. Un récit dense auquel on s’attache comme à un thriller. Et des couleurs comme vous n’en avez jamais vues ! Depuis, je regarde autrement le plafond…

  2. Heliomel dit :

    C’est bien connu, les Gaulois ont toujours peur que le ciel ne leur tombe sur la tête!
    Merci 4Z2A84

  3. Éclaircie dit :

    J’aime beaucoup la précision quasi professionnelle qui émaille ce conte merveilleux. Rien n’est trop beau pour un regard d’amour.

  4. Elisa-R dit :

    La précision du récit sert à merveille la découverte de la dernière phrase. Quelle magnifique histoire d’amour !

  5. Heliomel dit :

    Tant que vous vous regardez les yeux dans les yeux
    Tant que votre mémoire est fidèle
    Tout est possible

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.