Reflets

Trouvé sur le beau site de Poezibao, cet extrait du « dossier Antonin Artaud ». J’ai envie de partager cela avec vous.

« Des années passèrent lorsque je revis Artaud, sortir de sa longue claustration, entreprendre une conférence assis devant une petite table sur la scène du Théâtre du Vieux-Colombier. Vision inoubliable que celle de cet homme émacié, échevelé, se prenant la tête entre les mains décharnées, essayant de rendre compte de ses hantises, de ses illuminations forcenées. On vit, ce soir-là, Artaud pris au piège d’un univers grimaçant traversé de douloureuses magies, lancer à l’auditoire des phrases déchiquetées mais déchirantes Il perdait le souffle à vouloir délivrer cet univers de pureté qu’il voyait naître d’un éclatement de l’espace et du temps. Il apparaissait l’illustration vivante du dire de Rimbaud : « Nous ne sommes pas au monde ». Je ne crois pas que personne de ceux se trouvant, ce soir-là, dans la salle du Vieux-Colombier ait pu oublier cette présence tragique.

Jean Follain, Sur Artaud, dans La Tour de Feu, n° 112, septembre 1971, p. 138.

Marthe [Robert] et moi décidons d’aller voir Antonin Artaud, oublié de tous, « en traitement » à l’asile de Rodez depuis le début de la guerre.
Nous trouvons Artaud affaibli, terrifié. Un jour il laisse tomber devant nous quelques livres appartenant au directeur de l’asile, le docteur Ferdière (auteur : Gérard de Nerval !). Il veut ramasser les livres, n’y parvient pas, tremble de tous ses membres, nous lui venons en aide.
Il nous raconte sa vie à Rodez, accuse le docteur Ferdière de le terrifier : « Si vous n’êtes pas sage, monsieur Artaud, on va vous faire encore des électrochocs. »
Dans le train du retour, Marthe pleure, nous nous jurons, elle et moi, de sortir Artaud de Rodez. Nous y parvenons moyennant une caution d’un million et quelques. Vente aux enchères, menée par Pierre Brasseur. Donateurs : Braque, Picasso, Giacometti, Sartre, Simone de Beauvoir… Séance au profit d’Antonin Artaud au théâtre Sarah-Bernhardt. Y participent Jouvet, Rouleau, Dullin, Cuny, Blin…
La voix inoubliable de Colette Thomas récitant par cœur dans le noir – une panne d’électricité – un poème d’Artaud.
Artaud, le visage traversé de tics, ravagé, ridé, la bouche édentée, mais dont tout à coup s’échappait une voix retentissante, hurlante.
Nous noyés dans ses mots.
Antonin Artaud à la maison de santé d’Ivry. Il ne s’y trouve pas mal, y reste même souvent l’après-midi. Sa table tailladée à coups de canif. Marcel Bisiaux s’inquiète. Il pourrait bien se retrouver à Rodez, s’il traite comme cela les tables de café. Artaud sourit : « Voyons, Bisiaux, je ne taillade les tables qu’au Flore et aux Deux Magots » (les deux cafés où il était connu, où il avait déjà autour de lui une petite cour).
Quel autre exemple donner de la gentillesse et de l’humour d’Antonin Artaud ? Celui-ci peut-être. Un soir, chez Marthe [Robert] et Michel [de M’Uzan], il ne cesse de déblatérer contre ses persécuteurs, dalaï-lama, initiés, hauts dignitaires ésotériques de toutes sortes. L’impatience me prend, je lui dis que seuls sont ses ennemis ceux qui lui en veulent d’être supérieur à eux. Si complots il y a, c’est à Paris, et non dans un Tibet mythique, qu’ils se tiennent. Artaud demeure silencieux, j’ai bien cru qu’il ne me pardonnerait pas. Mais quelques jours plus tard, je le rencontre rue Bonaparte, il sourit, me prend le bras : « Dites donc, Adamov, on n’a pas discuté comme cela depuis les personnages de Dostoïevski. »
Arthur Adamov, L’Homme et l’enfant. Souvenirs, Journal, Gallimard, 1968, p. 80-82. »

4 réponses sur “Reflets”

  1. OulRa dit :

    Entendre la (ou plutôt les) voix d’Artaud… Je reste encore sous le choc du son d’une conférence enregistrée (et interdite d’antenne) par l’ORTF où une voix de crécelle prend le dessus…

    « J’ai été malade toute ma vie et je ne demande qu’à continuer… »

  2. Elisa-R dit :

    Oui, c’est assez surprenant. Entre jeu d’époque et aspiration vers l’intérieur du corps.

  3. 4Z2A84 dit :

    Artaud l’homme et son œuvre me font peur, je l’avoue. Sans doute ce forcené (ce n’est pas péjoratif) me demeurera-t-il toujours illisible. En le « négligeant », j’ai comme l’impression de me protéger…Ses admirateurs me pardonneront de ne pas souscrire au fait que lui seul (avec néanmoins quelques autres : Nerval ? Rimbaud ?…) aurait VECU la Poésie, ne se contentant pas de l’écrire, etc.

  4. Elisa-R dit :

    Je suis comme toi, je tourne autour. Il me fait peur et me fascine. Il ressemble à ces visions étranges d’humains perdus sur des terres dévastées qui me viennent parfois. Sa folie est comme la lumière d’un phare qui éclaire dans la nuit et évite l’égarement…Je le lirai peut-être un jour. Peut-être cela n’a-t-il aucune importance.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.