In Mémoriam

Il est interdit de faire de la musique plus de vingt-quatre heures par jour
ça finira par me faire du tort
Hier au soir un Hindou amnésique
a mis tous mes souvenirs dans une grosse boule en or
et la boule a roulé au fond d’un corridor
et puis dans l’escalier elle a dégringolé
renversant un monsieur
devant la loge de la concierge
un monsieur qui voulait dire son nom en rentrant
Et la boule lui a jeté tous mes souvenirs à la tête
et il a dit mon nom à la place du sien
et maintenant
me voilà tranquille pour un bon petit bout de temps
Il a tout pris pour lui
je ne me souviens de rien
et il est parti sangloter sur la tombe de mon grand-père paternel
le judicieux éleveur de sauterelles
l’homme qui ne valait pas grand chose mais qui n’avait peur de rien
et qui portait des bretelles mauves
Sa femme l’appelait grand vaurien
ou grand saurien peut-être
oui c’est cela je crois bien grand saurien
ou autre chose
est-ce que je sais
est-ce que je me souviens
Tout ça futilités fonds de tiroirs miettes et gravats de ma mémoire
Je ne connais plus le fin mot de l’histoire

Et la mémoire
comment est-elle faite la mémoire
de quoi a-t-elle l’air
de quoi aura-t-elle l’air plus tard
la mémoire
Peut-être qu’elle était verte pour les souvenirs de vacances
peut-être que c’est devenu maintenant un grand panier d’osier sanglant
avec un petit monde assassiné dedans
et une étiquette avec le mot Haut
avec le mot Bas
et puis le mot Fragile en grosses lettres rouges
en bleues
ou mauves
pourquoi pas mauves
enfin grises et roses
puisque j’ai le choix maintenant.

(La Pluie et le beau temps)
Gallimard, 1955

Jacques Prévert

7 réponses sur “In Mémoriam”

  1. Éclaircie dit :

    Où l’auteur laisse le fil de sa pensée suivre un chemin non balisé, dans un langage simple et concret. J’aime beaucoup.

  2. 4Z2A84 dit :

    Prévert est un merveilleux poète, surtout dans « Paroles ». Je ne me lasse pas de chanter « La Chasse à la Baleine », une « belle baleine aux yeux bleus »…

  3. Elisa-R dit :

    La pêche à la baleine

    de Jacques Prévert

    pour 4Z

    À la pêche à la baleine, à la pêche à la baleine,
    Disait le père d’une voix courroucée
    À son fils Prosper, sous l’armoire allongé,
    À la pêche à la baleine, à la pêche à la baleine,
    Tu ne veux pas aller,
    Et pourquoi donc?
    Et pourquoi donc que j’irais pêcher une bête
    Qui ne m’a rien fait, papa,
    Va la pêcher toi-même,
    Puisque ça te plaît,
    J’aime mieux rester à la maison avec ma pauvre mère
    Et le cousin Gaston.

    Alors dans sa baleinière le père tout seul s’en est allé
    Sur la mer démontée…
    Voilà le père sur la mer,
    Voilà le fils à la maison,
    Voilà la baleine en colère,
    Et voilà le cousin Gaston qui renverse la soupière,
    La soupière au bouillon.

    La mer était mauvaise,
    La soupe était bonne.
    Et voilà sur sa chaise Prosper qui se désole :
    À la pêche à la baleine, je ne suis pas allé,
    Et pourquoi donc que j’y ai pas été?
    Peut-être qu’on l’aurait attrapée,
    Alors j’aurais pu en manger.

    Mais voilà la porte qui s’ouvre, et ruisselant d’eau
    Le père apparaît hors d’haleine,
    Tenant la baleine sur son dos.
    Il jette l’animal sur la table,
    une belle baleine aux yeux bleus,
    Une bête comme on en voit peu,
    Et dit d’une voix lamentable :
    Dépêchez-vous de la dépecer,
    J’ai faim, j’ai soif, je veux manger.

    Mais voilà Prosper qui se lève,
    Regardant son père dans le blanc des yeux,
    Dans le blanc des yeux bleus de son père,
    Bleus comme ceux de la baleine aux yeux bleus :

    Et pourquoi donc je dépècerais une pauvre bête qui m’a rien fait?
    Tant pis, j’abandonne ma part.
    Puis il jette le couteau par terre,
    Mais la baleine s’en empare, et se précipitant sur le père
    Elle le transperce de père en part.

    Ah, ah, dit le cousin Gaston,
    On me rappelle la chasse, la chasse aux papillons.

    Et voilà
    Voilà Prosper qui prépare les faire-part,
    La mère qui prend le deuil de son pauvre mari
    Et la baleine, la larme à l’oeil contemplant le foyer détruit.
    Soudain elle s’écrie :
    Et pourquoi donc j’ai tué ce pauvre imbécile,
    Maintenant les autres vont me pourchasser en moto-godille
    Et puis ils vont exterminer toute ma petite famille.

    Alors éclatant d’un rire inquiétant,
    Elle se dirige vers la porte et dit
    À la veuve en passant :
    Madame, si quelqu’un vient me demander,
    Soyez aimable et répondez :
    La baleine est sortie,
    Asseyez-vous,
    Attendez là,
    Dans une quinzaine d’années, sans doute elle reviendra…

  4. Elisa-R dit :

    J’aime aussi Prévert pour la force de sa simplicité. Merci Eclaircie.

  5. 4Z2A84 dit :

    Chantée par les Frères Jacques cette « Pêche à la Baleine » fut un régal. Les Frères Jacques…est-ce que l’on se souvient encore d’eux ? A leur répertoire, il y avait notamment une bonne vingtaine de poèmes de Prévert sur la musique de Joseph Kosma.

  6. Elisa-R dit :

    Oh oui ! J’ai même fait découvrir les Frères Jacques à mes enfants …

  7. Heliomel dit :

    De retour de vacances, quelle joie de vous lire, ce poème de Prévert, je ne le connaissais pas
    Un jour sans apprendre, c’est un jour perdu.
    Cordialement

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