Emily

Un poème de Robert Goffin (1898-1984).
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« Emily
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. Des bribes de poésie évaporée comme par hasard
En longs silences en cris de sauge en frémissement d’oiseaux
Dans un village comme les autres de la Nouvelle-Angleterre
Avec un goût de fumée de bois au crépuscule des cheminées
Et une cloche puritaine pour réchauffer les consciences glacées
Oui évaporée en lettres sans franchise de port venues du bout du cœur
Tout un trésor de poésie faite chair dans un tiroir de noyer
Il y a encore l’odeur du sirop d’érable et le choc des billes d’agathe
Elle n’est plus qu’une piste d’absence dans une forêt de fantômes
La nuit derrière les rideaux des peupliers elle passe phosphorescente
Avec à la main une lumière invisible qui l’appelle
Comme celle des Rois Mages
Le pasteur chante encore dans son cœur d’une église de Philadelphie
La nuit tombe comme si c’était pour la première fois
Mais elle seule le sait
Sont-ce les chevaux de l’amour ou de la mort qui galopent à l’horizon
Elle s’est enfermée une fois pour toutes hors du royaume de la prose
Vit-elle encore – à peine – beaucoup – tendrement
Ou plutôt n’est-elle pas diffuse dans les jonquilles les merles et les tirets
Bientôt elle se dissimule derrière des apparences épistolaires
Elle sort la nuit à la rencontre de premier effluve des bourgeons d’avril
Elle est avertie longtemps à l’avance du langage des pluviers dorés
Qui font le tour du continent au large de son chef-lieu rose
Rien ne vit que déjà immortel aux doigts de la minute même
Elle fiance des mots de couleur sur des factures d’épicerie
Elle met dans son compte-courant du vieux buffet
Toute sa fortune verbale à intérêts composés
Jamais elle n’a parlé la langue quotidienne du père qu’elle adore
Elle attend quinze ans pour sortir à minuit précise
Apparition d’hermine
A la rencontre combustible de l’âme envolée du petit Gilbert
L’oiseau n’est plus qu’une trace de disparition lumineuse
Elle voudrait écrire des poèmes en mots de papillon et de tilleul
Les abeilles lui envoient des télégrammes en bourdonnements de ruches
Habillée du coton des servantes elle tisse la beauté d’aujourd’hui
Et se réveille pour mieux entendre le silence charnel du juge Lord
Elle est beurrée de nuit en plein jour
Et contradictoirement couleur d’éphémère et d’immortelle
Les fermiers d’Amherst ont beau cueillir les pommes pour le marché matinal
Elle ne vit que d’un commerce de pétales de mots et d’ailes de métaphores
Subitement elle s’est évanouie comme une bulle
Dans un toboggan de surprise mais le tiroir reste à jamais à double tour
Je vous présente faite femme
Toute la poésie américaine appelée Emily Dickinson. »
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Robert Goffin (« Sources du Ciel », 1962).
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6 replies on “Emily”

  1. 4Z2A84 dit :

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    « Comme les Wagons d’un Train sur des Rails de Peluche
    J’entends le son régulier de l’Abeille –
    Une Vibration traverse les Fleurs
    Leur Mur de Velours
    .
    Résiste jusqu’à ce que l’Assaut amoureux
    Vienne à bout de leur résistance Chevaleresque –
    Tandis qu’Elle, victorieuse, culbute et s’envole
    Pour conquérir d’autres Fleurs. »
    .
    Emily Dickinson – trad. Françoise Delphy.
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  2. 4Z2A84 dit :

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    « Le Ciel est bas – les Nuages mauvais.
    Un Flocon de Neige Voyageur
    Traversant une Grange ou une Ornière
    Hésite, va-t-il partir ? –
    Un Vent Mesquin se plaint toute la Journée
    De quelqu’un qui l’aurait maltraité
    La Nature, comme Nous se laisse parfois surprendre
    Sans son Diadème –  »
    .
    Emily Dickinson. Trad. Françoise Delphy.
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  3. 4Z2A84 dit :

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    « Derrière Moi – plonge l’Eternité –
    Devant Moi -l’Immortalité –
    Moi – le Trait d’union entre elles –
    La Mort juste une grisaille Orientale à la Dérive,
    Qui se dissout dans l’Aube,
    Avant le début de l’Occident –
    .
    C’est plein de Royaumes – après – dit-on –
    Monarchie parfaite – ininterrompue –
    Dont le Prince – est Fils de personne –
    Lui-même – Son intemporelle Dynastie –
    Lui-même – se transforme en Lui-même –
    En sa divine Image –
    .
    C’est un Miracle devant Moi -donc –
    C’est un Miracle derrière – et entre les deux –
    Un Croissant dans la Mer –
    Avec Minuit au Nord –
    Et Minuit au Sud –
    Et dans le Ciel – un Maelström – »
    .
    Emily Dickinson – Trad. Francoise Delphy.

  4. Éclaircie dit :

    Un bel hommage mêlant à la fois la biographie d’Emily Dickinson, la magie de son écriture et sa richesse.
    Et merci de nous offrir d’autres facettes de la poésie d’Emily Dickinson, qui évoque notamment la nature.

  5. OulRa dit :

    Je continue de découvrir…
    ;o)

  6. OulRa dit :

    Je continue de découvrir…
    ;o)

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