Dédicace d’Orphée

Un poème de Pierre Emmanuel

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« Me voici revenu de la rive incertaine
où lamente la lyre abandonnée d’Orphée :
le vent d’en-bas m’emplit de vertige les veines
et mon double brumeux ne s’est point dissipé.
Après avoir usé ma ressemblance humaine
les lunes mauves de l’Enfer m’ont patiné.
Mes yeux ? deux diamants d’hiver ou deux fontaines
qui fixent un soleil immuable et glacé.
Tel l’arbre aux pas profonds, aveugle de murmures
secoue dans le sommeil ses nocturnes verdures
où les soleils défunts mûrissent oubliés :
Le même arbre de jour, que la lumière outrage
sans feuilles, sans oiseaux, flagellant les nuages
maudit de ses grands bras anathèmes l’été. »
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Pierre Emmanuel (« Sodome » 1944).
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6 replies on “Dédicace d’Orphée”

  1. 4Z2A84 dit :

    « Esprit libre et hanté d’absolu, Pierre Emmanuel (1916-1984) est l’un des plus grands poètes français du XXe siècle. Son œuvre reflète à la fois sa quête mystique et son engagement dans le monde. » Anne-Sophie Andreu (2003).

  2. Josy dit :

    ah j’adore!
    je ne connaissais pas

    merci pour cette découverte

  3. 4Z2A84 dit :

    La découverte de la poésie « Bachelier à seize ans, je ne savais rien en propre. J’avais pillé des bibliothèques entières, inutilement : sans goût, sans principe de choix, sans mémoire. Il me manquait une juste idée de la parole : mon professeur de mathématiques en hypotaupe [l’abbé Larue] me la fournit. » (Pierre Emmanuel, Poètes d’aujourd’hui)
    « Je l’allai trouver comme un oracle (…). je confessai ne rien savoir, et désirer je ne sais quoi, qui me fût une raison de vivre. Je voulais toucher la vérité, au bout d’une recherche méthodique (…).Comme hors de propos, l’abbé me dit brusquement : « Écoutez ceci. » Prenant, sur le pupitre où il reposait, un exemplaire splendidement calligraphié de « la Jeune Parque », enrichi d’aquarelles de Barta, il me lut la fameuse séquence qui figure la montée du printemps (…) ; je le quittai ayant découvert un autre langage, une autre idole de raison, la Beauté. »

    Pierre Emmanuel (« Qui est cet homme ? » 1948).

  4. 4Z2A84 dit :

    « Il m’arrive d’être obligé d’attendre un mois pour qu’un système d’images que je sens, qui doit se grouper autour d’une thématique générale, l’exprimer, l’approfondir, l’élargir, enfin la situer dans sa totalité, me vienne ! (…) Il faut attendre, il faut se battre, il faut bafouiller, il faut gratter, il faut recommencer plus de quarante fois… Je tape à la machine savez-vous, alors je tape trois vers, ça ne va pas, j’enlève le papier, je recommence, ça ne va pas, et il m’arrive parfois, comme ça, pour trois ou quatre vers, je regrette de le dire, mais enfin c’est comme ça, c’est un vrai gaspillage, de taper trente, quarante fois les mêmes choses ! parce qu’en tapant 30, 40 fois les mêmes choses, il se fait comme une espèce d’obsession, de martèlement, le rythme vous entre dans la peau ; et alors brusquement, eh bien brusquement, vous trouvez. (…) Il faut accepter d’être en relation avec un secret qui se dit à travers vous. (…) Je suis persuadé que nous ne sommes que les mediums d’une réalité qui a besoin de nous pour se dire. Et que nous sommes beaucoup moins individualisés que nous ne le croyons en tant que créateurs. Nous sommes très impersonnels. Mais c’est de cette impersonnalité même que nous tirons notre force : parce que nous touchons par elle à un fond originaire de l’humain. »

    Des mots dans un certain ordre assemblé, émission radiophonique, 16 avril 1983

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    L’œuvre : une architecture « Je me suis adonné à la poésie d’une manière assez constante toute ma vie, mais quand j’étais plus jeune, j’écrivais d’une manière plus irrégulière. J’écrivais toujours, mais j’écrivais d’une manière plus irrégulière. Il se passait plusieurs jours, plusieurs semaines – oui, souvent plusieurs semaines – entre deux textes. Entre deux textes souvent de même inspiration ; je veux dire deux textes dont l’un continuait l’autre. Puis, au fur et à mesure que j’ai commencé d’organiser mes œuvres, elles sont devenues des architectures. Elles ont toujours été plus ou moins des architectures, mais enfin, cela s’est précisé de plus en plus au fur et à mesure que je vieillissais. Une architecture, c’est un ensemble thématique complexe dans lequel l’intuition poétique se double d’une certaine forme de pensée continue. Comment dire cela ?… C’est une pensée de l’ordre du rêve, mais c’est une pensée à partir de très grandes images. »

    La poésie comme forme de connaissance, 1984

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    Qu’est-ce que la poésie ?
    « Le monde de la poésie c’est le monde du crépuscule, celui du matin ou celui du soir. C’est le monde nocturne de l’univers éclairé par

    LA LUNE

    , où se révèlent des formes qui ne sont plus tout à fait les formes du jour… Ou bien c’est le monde du jour, mais regardé d’une autre façon. Vous pouvez, par exemple, passer tous les jours devant un arbre, sans le voir, tout en le voyant. Mais, un matin, vous regardez cet arbre et, le regardant, vous voyez autre chose que ce que vous avez toujours vu… Finalement, qu’est-ce que la poésie ? C’est regarder et dire d’une certaine façon… Dès l’instant où nous nous mettons à voir autrement, les choses s’éclairent de l’intérieur et deviennent symboliques de toutes sortes d’aspects de la réalité dont nous n’avions pas conscience et nous devenons capables de dire à nous-mêmes cette réalité et de la dire aux autres. Sous une forme mystérieuse : par une suggestion, une allusion, une métaphore… (…) C’est parce qu’il casse les formes ordinaires de la pensée et dérange, qu’un certain langage ouvre des portes sur l’invisible. »

    « J’ai vu l’invisible », Panorama, octobre 1978, p. 23-27.

    Pierre Emmanuel.

  5. Éclaircie dit :

    Les extraits d’interview ou les écrits concernant la poésie de Pierre Emmanuel sont aussi intéressants que le poème que tu partages ici.
    Le choix de l’ordre des ces extraits reflète bien le cheminement du Poète. Confusément ressentir, puis traduire en un, en plusieurs poèmes, parfois laborieusement et enfin l’analyse du « résultat ».

    « Dédicace d’Orphée », partant de la mythologie le Poète élargit sa vision et nous offre de si belles images.

  6. Fauchon dit :

    Il coule du sel dans les veines de ce poème vertigineux

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