Papier peint

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Tapissées jusqu’au ras des huisseries dont l’huissier ne s’est pas encore emparé, les grosses fleufleures du papier peint attendent, sans doute en vain, le bovin qui viendra les brouter d’un œil vague et bleu, car on n’a jamais vu vache dans les étages.
Elles ont fait des saisons qui passent, de leurs couleurs qui passent aussi, comme des petits nids serrés à l’armoire, aux chevets, au grand miroir qui les démultiplie, au portrait de Georgette à lunettes, à celui d’Eugène en zouave, à la pendule et sa cheminée qui restent du même marbre « rouse » (mi rouge mi rose).
Ce papier là, peint, est comme une vieille maman qui entoure et suce la moelle à son grand qui va bien sur ses quarante maintenant.
Si l’on n’y prend pas garde, il englobera bientôt de sa couleur mole, le canapé, les tentures fatiguées, et même le manteau de qui s’adosse au mur du fond qui est à cour, au mur du fond qui est à jardin.
Au départ, elles étaient pourtant d’amples belles chrysanthèmes (la vogue des chinoiseries), mais, vieilles et fanées, elles sentent l’immuable routine du pas de la pantoufle, la crotte de mouche stratifiée par dizaine d’année, le potage filandreux au poireau, le museau vinaigrette de garde manger, l’usure des poires qui veillent sur l’électricité des ampoules à filament, et, de temps en temps la savonnette, de temps en temps…
C’est pas demain qu’la vache.
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2 réponses sur “Papier peint”

  1. Éclaircie dit :

    Une manière loufoque d’écrire la fuite du temps. Jeux de mots et humour pour masquer cette triste réalité. Comme un bouclier contre la mélancolie et la tendresse.

  2. Elisa-R dit :

    Bel écrit sur ces peaux des murs qui, souvent, en cachent d’autres.

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