A tire-d’aile

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A lui tout seul le peintre espère-t-il
Réchauffer le paysage
Marcher de ville en ville
Avec tout son avoir sur le dos
On renonce à cette entreprise
Comme à traverser le ciel
Quand on est privé d’ailes
Quand le cœur manque quand s’estompe l’espoir
De vivre assez longtemps pour se voir mourir
Après avoir dicté son testament
Aux plus avides des vautours
Quand les arbres en ont assez
De filtrer l’averse
De nous protéger contre nous-mêmes
De tirer sur leurs racines
De déterrer leurs enfants morts
A peine des fœtus
Mais l’avenir appartient aux plus démunis
Et les constructeurs ne les démembreront pas
Pour enrichir des collections d’osselets
Ni ne se tailleront des gants dans leur peau
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Nous tournons en rond
Autour de ce qui fut un monument
Ou un clocher ou un phare
Un réverbère habillé de noir
Le jour tarde à naître
L’accoucheuse s’impatiente
Le futur papa n’attend pas
Il allume son cigare et explose
Le bruit réveille dans leur berceau les bébés
Dont la nurse refuse sa langue à son amoureux
Il pleuvra longuement sur le jardin public
Et dans le kiosque s’effacera peu à peu le petit orchestre
Sur une décision du peintre
De ne représenter que ce qu’il imagine
Sa fuite en troïka sur les collines onduleuses
La fille du pasteur enlevée titrent les journaux
Mais elle est consentante sa sœur le sait
Sa sœur l’approuve sa sœur lui offre ses économies
Tout se passe de nuit sur les canaux
Le gondolier s’impatiente sous lui la gondole danse
La pirogue emportée de force par la rivière fougueuse
Bondit gifle l’eau s’arrache manque de verser plonge surgit surnage
Et le tam-tam avertit le roi
D’un pays situé à des milliers de kilomètres de là
– Mais d’où ? –
De la fugue du prince avec la première fée venue
Avec la dernière des sorcières
Et leurs chevaux ont été aperçus
Par Argus entre deux étoiles
Dont l’une débute sur scène ce soir
On l’encourage mais danser la mort du cygne
Devant des hommes qui par ennui mangent leur barbe
Devant des femmes dont la poudre forme des plaques sur les bajoues
Pourquoi
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Pourquoi se lever risquer de perdre sa place au lit ou au premier rang à l’école
Pourquoi porter un nom qui jure avec l’expression de son visage
Pourquoi ne pas posséder autant de mains que de poches
Autant de têtes que de cheveux
Et pour les chauves craignez l’extinction de leur conscience
Craignez d’entamer une âme au moment de mordre dans votre sandwich
Fermez la porte
Non pas celle-ci l’autre
Celle dont on cherche la clé dans un lac
On examine au microscope chaque goutte d’eau
Toutes sont des mondes dans lesquels
Une chaise longue t’invite à t’allonger
Tu choisiras d’y être à l’ombre ou au soleil
Et pour les boissons fais-nous confiance
Entre deux hoquets l’eau te montre son visage
Les yeux plissés elle sourit
Avant de s’élancer vers l’arbre
Dont la cime repeint les nuages d’un seul coup de pinceau
Le parfum de fleurs anonymes flotte
Au-dessus de la nappe maculée de vin violet
Il ne fait plus froid ni sous le crâne
Ni autour du livre fermé qui malgré l’absence de lecteurs
Rêve.
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5 réponses sur “A tire-d’aile”

  1. Éclaircie dit :

    Je suis lectrice et je rêve avec ce livre où, même cahoté, il fait bon plonger.

  2. 4Z2A84 dit :

    Avant de plonger dans un livre se munir d’une bouée de sauvetage (« Conseils aux jeunes lecteurs »).

  3. Elisa-R dit :

    Les lecteurs qui résistent à l’absence ne le regrettent pas. Avec ou sans bouée.

  4. Fauchon dit :

    Je préfère les gondoliers chauves, leurs gondoles leur font des moustaches, ce qui rétablit l’équilibre de la lagune.

  5. 4Z2A84 dit :

    Tout gondolier n’exerçant pas à Venise (Italie) aura les moustaches tranchées. (Code Civil).

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