Un poème d’Emile Verhaeren.

 

« Kato
.
Après avoir lavé les puissants mufles roux

De ses vaches, curé l’égout et la litière,

Troussé son jupon lâche à hauteur des genoux,

Ouvert, au jour levant, une porte à chatière,
.

Kato, la grasse enfant, la pataude, s’assied,

Un grand mouchoir usé lui recouvrant la nuque,

Sur le vieil escabeau, qui ne tient que d’un pied,

Dans un coin noir, où luit encor un noctiluque.
.

Le tablier de cuir rugueux sert de cuissart;

Les pieds sont nus dans les sabots. Voici sa pose:

Le sceau dans le giron, les jambes en écart,

Les cinq doigts grapilleurs étirant le pis rose,
.

Pendant qu’au réservoir d’étain jaillit le lait,

Qu’il s’échappe à jet droit, qu’il mousse plein de bulles,

Et que le nez rougeaud de Kato s’en repaît,

Comme d’un blanc parfum de pâles renoncules.
.

C’est sa besogne à l’aube, au soir, au coeur du jour,

De venir traire, à pleine empoignade, ses bêtes,

En songeant d’un oeil vide aux bombances d’amour,

Aux baisers de son gars dans les charnelles fêtes,
.

De son gars, le meunier, un grand rustaud râblé,

Avec des blocs de chair bossuant sa carcasse,

Qui la guette au moulin, tout en veillant au blé,

Et la bourre de baisers gras dès qu’elle passe.
.

Mais son étable avec ses vaches la retient,

Elles sont là, dix, vingt, trente, toutes en graisse,

Leur croupe se haussant dans un raide maintien,

Leur longue queue, au ras des flancs, ballant à l’aise.
.

Propres? Rien ne luit tant que le poil de leur peau;

Fortes? Leur cuisse énorme est de muscles gonflée;

Leur grand souffle, dans l’auge emplie, ameute l’eau,

Leur coup de corne enfonce une cloison d’emblée.
.

Elles mâchonnent tout d’un appétit goulu:

Glands, carottes, navets, trèfles, sainfoins, farines,

Le col allongé droit et le mufle velu,

Avec des ronflements satisfaits de narines,
.

Avec des coups de dent donnés vers le panier,

Où Kato fait tomber les raves qu’elle ébarbe,

Avec des regards doux fixés sur le grenier,

Où le foin, par les trous, laisse flotter sa barbe.
.

L’écurie est construite à plein torchis. Le toit,

Très vieux, très lourd, couvert de chaume et de ramées,

Sur sa charpente haute étrangement s’asseoit

Et jusqu’aux murs étend ses ailes déplumées.
.

Les lucarnes du fond permettent au soleil

De chauffer le bétail de ses douches ignées,

Et le soir, de frapper d’un cinglement vermeil

Les marbres blancs et roux des croupes alignées.
.

Mais, au dedans, s’attise une chaleur de four,

Qui monte des brassins, des ventres et des couches

De bouse mise en tas, pendant qu’autour

Bourdonne l’essaim noir et sonore des mouches.
.

Et c’est là qu’elle vit, la pataude, bien loin

Du curé qui sermonne et du fermier qui rage,

Qu’elle a son coin d’amour dans le grenier à foin,

Où son garçon meunier la roule et la saccage,
.

Quand l’étable au repos est close prudemment,

Que la nuit autour d’eux répand sa somnolence,

Qu’on n’entend rien, sinon le lourd mâchonnement

D’une bête éveillée au fond du grand silence. »

.
Emile Verhaeren (1855-1916).
.

7 réponses sur “Un poème d’Emile Verhaeren.”

  1. 4Z2A84 dit :

    Merveilleuse Kato !
    Ce poème figure dans l’un des premiers recueils de Verhaeren : « Les Flamandes », publié en 1883.
    Poème visuel. Riche vocabulaire. Etonnante sonorité.
    Si Verhaeren dans une certaine mesure annonce les « poètes du monde moderne », ceux qui parleront notamment des grandes villes, de l’industrie, des usines, des gares, du bruit des moteurs, des ports et des aérodromes, il n’intéresse pas a priori beaucoup ceux qui se réclament de Rimbaud et de Mallarmé, du surréalisme et de l’inconscient. De ce fait, on l’oublie. Dommage. Pour moi il demeure un très grand poète. Sa vision n’a pas vraiment vieilli ni son langage expressif ni son audace aussi bien dans les images que dans la versification de nombre de ses poèmes.

  2. 4Z2A84 dit :

    Douzième strophe, troisième vers, lire « …pendant que tout autour ».

  3. OulRa dit :

    Quelle belle lecture; et je ne sais pas ce qui fait que cela me touche…
    Peut être le versant « social » du poème, il parle des humbles, de leur condition (on le retrouve dans « L’évier sent fort » par exemple), son ton descriptif empli d’humanité d’où est absente toute condescendance. La richesse et la précision du vocabulaire est un régal. Le travail sur la torsion du vers me ramène à plus contemporain…
    C’est un vrai plaisir.
    Je cherchais quel achat pouétique faire pour l’août à Paris, merci, ça y est, j’ai trouvé grace à vous. Je vais rester au nord, après Norge, Verhaeren ;o)
    Merci 4Z.

  4. Elisa-R dit :

    Très belle lecture en ce beau matin ensoleillé.

    Merci 4Z .

  5. Éclaircie dit :

    Scène quotidienne, si bien mise en vers, merci de nous l’offrir.

  6. OulRa dit :

    ;o)
    Découvert ceci, du même :

    Chanson de fou
       
     »
    Brisez-leur pattes et vertèbres,
    Chassez les rats, les rats.
    Et puis versez du froment noir,
    Le soir,
    Dans les ténèbres.
     
    Jadis, lorsque mon cœur cassa,
    Une femme le ramassa
    Pour le donner aux rats.
     
    — Brisez-leur pattes et vertèbres.
     
    Souvent je les ai vus dans l’âtre,
    Taches d’encre parmi le plâtre,
    Qui grignotaient ma mort.
     
    — Brisez-leur pattes et vertèbres.
     
    L’un d’eux, je l’ai senti
    Grimper sur moi la nuit,
    Et mordre encor le fond du trou
    Que fit, dans ma poitrine,
    L’arrachement de mon cœur fou.
     
    — Brisez-leur pattes et vertèbres.
     
    Ma tête à moi les vents y passent,
    Les vents qui passent sous la porte,
    Et les rats noirs de haut en bas
    Peuplent ma tête morte.
     
    — Brisez-leur pattes et vertèbres.
     
    Car personne ne sait plus rien.
    Et qu’importent le mal, le bien,
    Les rats, les rats sont là, par tas,
    Dites, verserez-vous, ce soir,
    Le froment noir,
    À pleines mains, dans les ténèbres ?
    « 

  7. 4Z2A84 dit :

    Merci OulRa. On trouve en effet, dans « Les Campagnes Hallucinées », sept « Chansons de Fou » qui forment une oeuvre étrange comme certains tableaux de James Ensor, autre grand artiste belge contemporain d’Emile Verhaeren.

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