UN POEME DE ROBERT DESNOS

« AVEC LE CŒUR DU CHENE

Avec le bois tendre et dur de ces arbres, avec le cœur du chêne et l’écorce du bouleau combien ferait-on de ciels, combien d’océans, combien de pantoufles pour les jolis pieds d’Isabelle la vague ?
Avec le cœur du chêne et l’écorce du bouleau.
Avec le ciel combien ferait-on de regards, combien d’ombres derrière le mur, combien de chemises pour le corps d’Isabelle la vague ?
Avec le cœur du chêne et l’écorce du bouleau, avec le ciel.
Avec les océans combien ferait-on de flammes, combien de reflets au bord des palais, combien d’arcs-en-ciel au-dessus de la tête d’Isabelle la vague ?
Avec le cœur du chêne et l’écorce du bouleau, avec le ciel, avec les océans.
Avec les pantoufles combien ferait-on d’étoiles, de chemins dans la nuit, de marques dans la cendre, combien monterait-on d’escaliers pour rencontrer Isabelle la vague ?
Avec le cœur du chêne et l’écorce du bouleau, avec le ciel, avec les océans, avec les pantoufles.
Mais Isabelle la vague, vous m’entendez, n’est qu’une image du rêve à travers les feuilles vernies de l’arbre de la mort et de l’amour.
Avec le cœur du chêne et l’écorce du bouleau.
Qu’elle vienne jusqu’à moi dire en vain la destinée que je retiens dans mon poing fermé et qui ne s’envole pas quand j’ouvre la main et qui s’inscrit en lignes étranges.
Avec le cœur du chêne et l’écorce du bouleau, avec le ciel.
Elle pourra mirer son visage et ses cheveux au fond de mon âme et baiser ma bouche.
Avec le cœur du chêne et l’écorce du bouleau, avec le ciel, avec les océans.
Elle pourra se dénuder, je marcherai à ses côtés à travers le monde, dans la nuit, pour l’épouvante des veilleurs. Elle pourra me tuer, me piétiner ou mourir à mes pieds.
Car j’en aime une autre plus touchante qu’Isabelle la vague.
Avec le cœur du chêne et l’écorce du bouleau, avec le ciel, avec les océans, avec les pantoufles. »
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Robert Desnos (1900-1945) (« Les Ténèbres » 1927).
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© Gallimard

3 replies on “UN POEME DE ROBERT DESNOS”

  1. 4Z2A84 dit :

    « En 1942 Desnos fait partie du réseau de Résistance AGIR. Il poursuit ses activités de Résistance jusqu’à son arrestation le 22 février 1944. Il est déporté à Buchenwald et passe par d’autres camps avant de mourir à Theresienstadt, en Tchécoslovaquie : épuisé par les privations et malade du typhus, il y meurt le 8 juin 1945, un mois après la libération du camp par les Russes. La dépouille du poète est rapatriée en France, et Robert Desnos est enterré au cimetière du Montparnasse à Paris. »

  2. Éclaircie dit :

    Destin tragique.

    Ce poème me plait infiniment, il est si bien construit. Voilà ce que j’attends d’un poème d’amour. Qu’il touche par le fond et la forme, l’originalité, et si en plus il parle de l’océan, ha …

    Merci, merci, merci
    (ben oui, c’est rare que je connaisse ce que tu nous offres)

  3. OulRa dit :

    Desnos. Desnos homme et poète que ce poèthomme.
    Quelle merveille ! Il y a tout dans ce poème…

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