Un Poème en Prose d’André Breton.

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« Dans la craie de l’école il y a une machine à coudre ; les petits enfants secouent leurs boucles de papier argenté. Le ciel est un tableau noir sinistrement effacé de minute en minute par le vent. « Vous savez ce qu’il advint des lis qui ne voulaient pas s’endormir » commence le maître, et les oiseaux de faire entendre leur voix un peu avant le passage du dernier train. La classe est sur les plus hautes branches du retour, entre les verdiers et les brûlures. C’est l’école buissonnière dans toute son acceptation. Le prince des mares, qui porte le nom d’Hugues, tient les rames du couchant. Il guette la roue aux mille rayons qui coupe le verre dans la campagne et que les petits enfants, du moins ceux qui ont des yeux de colchique, accueilleront si bien. Le passe-temps catholique est délaissé. Si jamais le clocher retourne aux grains de maïs, c’en sera fini des usines même et le fond des mers ne s’illuminera plus que sous certaines conditions. Les enfants brisent les vitres de la mer à cette heure et prennent des devises pour approcher du château. Ils laissent passer leur tour dans les rondes de nuit et comptent sur leurs doigts les signes dont ils n’auront pas à se défaire. La journée est fautive et s’attache à ranimer plutôt les sommeils que les courages. Journée d’approche qui ne s’est pas élevée plus haut qu’une robe de femme, de celles qui font le guet sur les grands violons de la nature. Journée audacieuse et fière qui n’a pas à compter sur l’indulgence de la terre et qui finira bien par lier sa gerbe d’étoiles comme les autres quand les petits enfants rentreront, l’œil en bandoulière, par les chemins du hasard. Nous reparlons de cette journée entre haut et bas, dans les cours royales, dans les imprimeries. Nous en reparlerons pour nous en taire. »
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André Breton – « Poisson Soluble » (1924).
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4 replies on “Un Poème en Prose d’André Breton.”

  1. Orgue-rouge dit :

    Breton, ou l’art de mettre en évidence la face cachée des choses.
    J’ai lu dernièrement des poèmes de Gérard Legrand (marche du lierre), et je leur trouve de nombreux points communs.
    C’est toujours un régal de lire Breton.
    Le texte que tu proposes est simplement magnifique.

  2. Elisa-R dit :

    C’est un ravissement ! Merci beaucoup pour cette lecture offerte.

  3. Éclaircie dit :

    Si Breton est parfois pour moi un peu hermétique, cette prose m’a enchantée et pour reprendre les mots d’Orgue-Rouge : magnifique.
    Merci de toujours enrichir le site.

  4. 4Z2A84 dit :

    « Nous les statues à profil de lune que dévore la rubrique des lézards la légende calcinée
    Nous les nécromants à visière de libellule échappée d’un séisme
    Nous les trois-cent-soixante inconnus croissant et décroissant avec la nacre verte et la rancune du varech
    Nous qui ne saurions trop t’engager
    A garder la cire des vieilles bougies le long des chandeliers
    Nous les (quelques-uns parmi les) orateurs taillés à coups de serpe
    Dans un fagot dans un poirier capable de toutes les étoiles
    (Quand il fait bleu dans l’appentis) juste derrière la porte au fond du jardin »
    …………………
    Gérard Legrand « Le Retour du Printemps »
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    « Nous les oiseaux que tu charmes toujours du haut de ces belvédères
    Et qui chaque nuit ne faisons qu’une branche fleurie de tes épaules aux bras de ta brouette bien-aimée
    Qui nous arrachons plus vifs que des étincelles à ton poignet
    Nous sommes les soupirs de la statue de verre qui se soulève sur le coude quand l’homme dort
    Et que des brèches brillantes s’ouvrent dans son lit
    Brèches par lesquelles on peut apercevoir des cerfs aux bois de corail dans une clairière »
    ……………….
    André Breton « Facteur Cheval »

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