Un poème de VIRGINIA WOOLF

« Vert.
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Les doigts de verre dardent leurs pointes vers le sol. La lumière coule sur le verre, s’étale en flaque verte. Et tout au long du jour les dix doigts du lustre lâchent des gouttes vertes sur le marbre. Plumes de perroquets – leurs cris rauques – feuilles acérées des palmes – vertes aussi ; vertes aiguilles scintillant au soleil. Mais le verre trempé sur le marbre s’égoutte, sur les sables du désert les flaques s’alanguissent, traversées par le pas incertain des chameaux ; sur le marbre, les flaques s’installent, cernées de joncs, semées de blanches floraisons, traversées par le bond des grenouilles ; et la nuit, les étoiles s’y logent, intactes. Le crépuscule balaie d’ombres vertes la cheminée ; l’océan s’ébouriffe. Pas une embarcation ; sous le ciel vide, le vain clapotis des vagues. La nuit, les aiguilles distillent du bleu ; le vert s’est estompé.
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Bleu.
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Le monstre au nez camus fait surface et les trous béants de ses narines émettent deux colonnes d’eau, leur cœur aveuglant de blancheur frangé d’une poussière de perles bleues. Des touches bleues soulignent sa peau de toile cirée noire. Sa bouche et ses narines gâchent la mer ; il sombre, gonflé d’eau, et le bleu se referme sur lui, éteint la pierre polie de ses yeux. Echoué sur la grève, il gît, grossier, obtus, environné d’écailles bleues et sèches. Taches d’un bleu d’acier sur le fer rouillé de la grève. Carcasse bleue de la barque échouée. Une vague s’effrange sous les jacinthes bleues. Mais, tout autre est la cathédrale, froide, lestée d’encens, toute bleue pâle de tant de voiles de madones. »
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Virginia Woolf (« Bleu et Vert » ds « La Mort de la Phalène et autres nouvelles » traduction : Hélène Bokanowski).
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5 réponses sur “Un poème de VIRGINIA WOOLF”

  1. 4Z2A84 dit :

    « Les premiers textes (de « La mort de la phalène et autres nouvelles »), jusqu’à « Bleu et Vert », subissent ouvertement l’attrait de l’onirisme. Ils transfigurent le monde sur la palette du post-impressionnisme, ils le pulvérisent sous un déluge de lumière. Lorsque cette immersion n’est pas abandon délibéré au rêve, elle se trahit par la trop grande fixité du regard. Il y a là une première intériorisation du monde, la recherche d’un point d’équilibre entre le vacillement des formes et les palpitations de l’imaginaire, une première enveloppe translucide englobant la conscience et son objet….. »
    Sylvère Lotringer (Préface à « La Mort de la Phalène, Nouvelles – Editions du Seuil 1968).

  2. Éclaircie dit :

    Merci du cadeau, à mille titres, tant cet auteur me touche.
    (J’ai Flush : une biographie à lire et traduit par Charles Mauron. Je m’en régale d’avance, avant de m’offrir le livre dont tu nous présentes des extraits)

  3. 4Z2A84 dit :

    Charles Mauron est également l’auteur d’une étude quasi…psychanalytique sur Mallarmé. La lecture de cet essai n’a guère changé mon point de vue concernant Mallarmé, l’homme et l’oeuvre. Peut-être suis-je réfractaire à ce genre d’étude depuis la lecture à 14 ou 15 ans d’un « Edgar Poe » par Marie Bonaparte; elle y fait de Poe un nécrophile !!!!! Cette dame a travaillé longtemps avec Freud…

  4. Éclaircie dit :

    C’est toute la question des études en fait. Celui que l’écrit, le fait avec ses connaissances, sa foi et ses émotions.

    (je pourrai en reparler dans 60 ans, quand connaissant mieux les auteurs, je pourrai m’attaquer aux études sur ceux-ci)

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