Un poème de Jules Supervielle

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« Terre
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Terre lourde que se disputent les cadavres et les arcs-en-ciel
Des statues au nez brisé sous le soleil d’or incassable
Et des vivants protestataires levant leurs bras jusqu’aux nues
Quand c’est leur tour de s’offrir à tes abattoirs silencieux
Ah ! Tu fais payer cher aux aviateurs leurs permissions de vingt quatre heures.
A trois mille mètre de haut tu leur arraches le cœur
Qui se croyait une fleur dans la forêt du ciel bleu…
Serons-nous longtemps pasteurs de la bergerie de nuages
De tes monts chercheurs de ciel, des fleuves chasseurs de lune
De tes océans boiteux qui font mine d’avancer
Mais vont moins vite sur tes plages
Que des enfants titubant avec de pleins châteaux de sable ?
Aurons-nous encore du tonnerre dans cent-quatre-vingt-dix mille ans
La foudre, les quatre vents qui tournent sans rémission,
Les hommes nus enchaînés dans leurs générations
Et les roses pénitentes à genoux dans leur parfum ?
Maudite, tu nous avilis à force de nous retenir,
Tu nous roules dans la boue, pour nous rendre pareils à elle
Tu nous brises, tu nous désosses, tu fais de nous des petits pâtés,
Tu alimentes ton feu central de nos rêves les plus tremblants
Prends garde, tu ne seras bientôt qu’une vieillarde de l’espace,
Du plus lointain du ciel on te verra venir faire des manières
Et l’on entendra la troupe des jeunes soleils bien portants :
« C’est encore elle, la salée aux trois quarts,
La tête froide et le ventre à l’envers,
La tenancière des quatre saisons
L’avare ficelée dans ses longitudes ! »
Et plus rapides que toi s’égailleront les soleils
Abandonnant derrière eux des éclats de rire durables
Qui finiront par former des plages bruissantes d’astres.
Prends garde, sourde et muette par finasserie,
Prends garde à la colère des hommes élastiques,
Aux complots retardés de ces fumeurs de pipes,
Las de ta pesanteur, de tes objections,
Prends garde qu’ils ne te plantent une paire de cornes sur le front
Et ne s’embarquent le jour de la grande migration
Aimantés par la chanson d’une marine céleste
Dont le murmure déjà va colonisant les astres,
Des trois-mâts s’envoleront, quelques vagues à leurs flancs,
Les hameaux iront au ciel, abreuvoirs et lavandières,
Les champs de blé dans les mille rires des coquelicots,
Des girafes à l’envie dans la brousse des nuages,
Un éléphant gravira la cime neigeuse de l’air,
Dans l’eau céleste luiront les marsouins et les sardines,
Et des barques remontant jusqu’aux rêveries des anges,
Des chevaux de la Pampa rouleront de pré en pré
Dans la paille et le regain des chaudes constellations
Et même vous, ô squelettes des premiers souffles du monde,
Vous vous émerveillerez de vous trouver à nouveau,
Avec cette chair qui fit votre douceur sur le globe,
Un cœur vous rejaillira parmi vos côtes tenaces
Qui attendaient durement un miracle souterrain
Et vos mains onduleront comme au vent les marguerites ! »

Jules Supervielle – « Gravitations » – 1925

4 replies on “Un poème de Jules Supervielle”

  1. 4Z2A84 dit :

    Peu d’autres poèmes offrent autant d’images extraordinaires.
    La première version de ce poème était en alexandrins. En voici le début :
    « Sphère lourde où conspire un croissant cimetière
    Triste de tous les dieux frigides qu’on déterre
    Le nez brisé, sous le soleil d’or incassable,
    Pourras-tu longuement te hisser à la table
    Des planètes avec tes villes amarrées,
    Tes fleuves, ta vapeur de lune, tes marées,
    Ta ceinture en plein vol de nues et colibris
    D’ombres peinant vers les concaves paradis,
    Vieille belle voilant à moitié ton visage
    Parmi la nuit pour profiter de l’éclairage,
    Et laissant au vent vif qui cherche une patrie,
    Une odeur de fatigue et de coquetterie ?
    …………………………………………………. »

  2. Éclaircie dit :

    N’a-t-il pas remplacé ces alexandrins par des vers d’un autre rythme évoquant les guerre à peine terminée ?
    Une foule d’images, oui, extraordinaires, oui.
    Un poème où se mêlent la réalité, le tragique et le merveilleux.
    Merci du partage.

  3. Éclaircie dit :

    évoquant LA guerre.

  4. Éclaircie dit :

    Je suis repassée lire, sous couvert de s’interroger sur l’avenir de la terre, le poète offre un tableau de la vie dans tous ses états absolument merveilleux.

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