Un poème de Claude Vigée

L’accalmie
(Windstille)
Revisitant ce soir, au début de l’automne,
les bosquets du vieux parc qu’envahira la nuit,
j’ai murmuré devant ton prunellier d’Asie :
« Douce petite Evy, la nuit déjà revient plus tôt ;
vis, du mieux que tu peux, car ce sera juste pour nous deux,
ou sans moi s’il le faut, dans le ciel profond tout là-haut
où germent brume et vent qui tombent en septembre.
Seul ton ample manteau de feuilles d’un roux sombre
étincelle encore, un instant sans fin, sur ma tête blanche
dans la voie lactée des ténèbres.

(5 septembre 2007) »

CLAUDE VIGEE

6 réponses sur “Un poème de Claude Vigée”

  1. 4Z2A84 dit :

    De Claude Vigée, poète admirable, ont été publiées en 2008 les Poésies Complètes 1936-2008 sous le titre « MON HEURE SUR LA TERRE ».

  2. OulRa dit :

    Intime et bien plus, bien plus que cela.
    Merci pour ce partage.

  3. Éclaircie dit :

    Atmosphère de tristesse ou de fatalité, dans des mots particulièrement sensibles
    Merci du partage, de cette initiation où tu nous invites.

  4. Éclaircie dit :

    Le Grand prix national de la poésie 2013 a été remis lundi soir à Claude Vigée pour l’ensemble de son oeuvre riche d’une cinquantaine d’ouvrages, au nom de la ministre de la Culture, Aurélie Filippetti.
    Au delà de l’événement, l’occasion de lire d’autres de ses poèmes.

    « L’adresse égarée « Je rumine l’implacable. » »

    « Chaque soir j’attends encore,
    en retenant mon souffle,
    le léger frôlement de la porte qui s’ouvre
    comme elle fait tous les soirs, chez nous,
    depuis soixante années,
    dans la pénombre amie du corridor.
    Mais rien ne bouge là-dehors,
    Evy ne revient plus chez nous, à la maison ;
    en vain j’écoute encore un peu,
    chaque soir, en silence.
    Comme c’est étrange : les morts de l’ancienne saison ~
    oublient donc de rentrer ?
    Ont-ils perdu l’adresse ? différé le retour ?
    Seraient-ils donc distraits, au point de ne plus vivre ?

    Malgré mon désarroi d’enfant abandonné,
    tous les matins sa place au petit-déjeuner,
    à table devant moi, dans la clarté muette,
    reste une chaise, dos au mur : sans bouger, vide et nette. »

    Paris, le 16 février 2007, veille des Sheloshim – un mois après la mort d’Evy.
    Poème paru dans la Revue Temporel n°3

  5. Éclaircie dit :

    Un autre, porte ouverte sur la nature :

    « L’amandier sous la lune

    La semence nocturne a mûri dans ma tête,
    dans mon nom j’ai scellé l’inconnu sans visage.
    Croyant saisir le fruit, l’insecte, l’arc-en-ciel,
    et sucer dans le roc l’huile vierge ou le miel,
    j’ai glissé vers la nuit sur le miroir des sons :
    l’écureuil encagé tourne seul sur sa roue,
    au fond du puits rit le silence
    où l’abîme s’ébroue.

    Sur l’infime épaisseur des mots nous patinons
    à reculons depuis l’enfance; nous chantons, nous dansons
    vers l’infini sans regard et sans nom.
    À peine un éclair sur la glace,
    dans une poésie est inscrite la trace
    de l’oiseau qui raya la fragile surface.

    Parfois je crois surprendre un écho dans l’oreille
    de ces mots murmurés,
    que des voix de jadis, depuis longtemps perdues,
    disaient presque en silence :
    ainsi suinte la pluie de campagne en automne
    à travers les feuilles mortes, avec tant de patience,
    à la lisière du petit-bois de chênes gris et touffus
    où le Ruisseau-Rouge chuchote,
    puis elle s’enfuit goutte à goutte dans la terre,
    à pas de souriceaux, comme fait la semence,
    par le chemin profond, la sente aux orties noires. »

    Extrait de Les orties noires, Flammarion 1982

  6. 4Z2A84 dit :

    Merci Eclaircie. Ces poèmes sont très beaux.
    En 2008 Vigée a publié ses Poésies Complètes (1936-2008) sous le titre de « Mon Heure sur la Terre »- un livre que je garde à portée de main.

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