Les bijoux de la lettre

Les bijoux de la lettre

Un jour, on en ramasse un, par plaisir, comme une petite feuille de couleur  tombée de l’automne.

On le pose sur un coin de table, on le jette dans une boîte à l’abri des courants d’air, en attendant de le mettre avec d’autres, dans une enveloppe, comme chez lui, pour qu’il se retrouve en famille, entre timbres… Et on attend, pour classer tout ça, d’avoir un peu de temps.

Moi je les ordonnais quand j’étais malade, dans un grand album. C’était une occupation de luxe, réservée à ce temps mort, privé de vie scolaire. Ainsi je bâtissais, avec une ferveur fiévreuse, une vraie tour de Babel, où cohabitaient et exposaient les pays du monde entier.

J’ai gardé vivace le souvenir des premières vignettes postales collectées avec passion… Ah! ce Breton violet de Quimper, cette main baguée de la joaillerie française où mon enfance apprenait la vie des pauvres en admirant ces diamants dentelés. Sans parler de cet alpiniste qui est toujours suspendu, dans une faille de ma mémoire. Et que dire de l’émotion, à la limite du vertige, en recevant ce timbre de l’aviation française où un monoplan évoluait dans un ciel bleu de Prusse…

Je l’avais laissé en pleine lumière, sur mon bureau, pour le regarder et l’admirer à chaque fois que je faisais une traversée de ma chambre.

Que de pays lointains j’ai visités, que de langues j’ai entendues en lisant : « Magyar posta, Sverige » ou ce petit bout d’Amérique qui arborait fièrement :  « Rio Grande do Sul », ce vieux timbre sépia qui me fit ouvrir mon premier dictionnaire…

Et ces grands timbres, miniatures polychromes de la peinture classique dans leur cadre de papier dentelé, qui donc devaient coûter plus cher que la pauvre Marianne de Gandon…

Il y a bien longtemps, ma tante m’a donné une grosse enveloppe bourrée de timbres qu’une vielle religieuse avait soigneusement conservés, empilés lettre après lettre, messes après messes, jusqu’à l’offrande finale…  Une fois le trésor étalé sur mon lit d’enfant, j’en fus impressionné…  Les timbres venaient de partout, de tous les pays et de toutes les couleurs; cette masse me paraissait énorme… Quand je confiai ma surprise ravie à ma tante, elle m’affirma : « forcément entre religieuses les frontières n’existent pas! »

Une telle quantité de vignettes postales représentait sûrement une certaine valeur marchande, mais ça ne valait pas, à mes yeux, les timbres que ma mère avait arrachés, pour moi,  au facteur, à coup de sourires et de cafés.  Et pourtant, je sais, par expérience, combien la petite sœur avait dû intercéder quémander, solliciter, remboursant ses consoeurs en gentillesses… Et comme on ne peut pas donner que trois ou quatre timbres en cadeau, on continue de stocker, jusqu’au jour où l’enveloppe gonflée s’ouvre d’elle-même comme une valise usée… Alors, devant le trésor débordant, elle avait dû chercher un destinataire à son envoi. Et c’est moi qui fus choisi, par ricochet.

Je fus ainsi l’héritier de cette mousse chromatique et dentelée de cette grand-tante inconnue, que je remercie en ce jour, bien qu’elle fût morte depuis des lustres sans savoir combien son acte m’avait touché.

Le temps a passé, et, après la tante, c’est à moi qu’échoue la tâche d’offrir toutes ces petites taches de couleur qui représentent tant de jours de patience, de temps concentré, de vie mise en conserve reportant le plaisir à plus tard. Alors, on prend une autre enveloppe, on colle un timbre tout neuf et on envoie le magot en espérant que le plaisir donné sera à la hauteur de la fantaisie collectée. Des années de petites attentions concentrées dans ces petits tas de caresses ébauchées.

Aujourd’hui, aux portes de l’incertitude, que fais-je de mon enveloppe de rêves imprimés? Je l’envoie à mes petits-enfants que je n’ai jamais vus, au prix de l’oblitération et de la résignation… Je leur donne tous ces moments de bonheur arrachés à l’ennui et à l’indifférence… Ces enveloppes tâchées de jus d’orange et de honte que j’ai sorties de la poubelle. Ce timbre étranger que j’ai négocié à la machine à café pour le prix de la seule consommation que je pouvais m’offrir, cette heure de queue à la poste en échange de quelques millimètres de couleur en plus. Tout ça pour que mes sentiments ne restent pas Post-restants…

Si vous le savez, dites-le-moi, par courrier, et sur l’enveloppe, mettez-y un timbre de Marianne ou d’une autre dame, mais surtout, dessinez lui des moustaches, comme ça, juste pour rire, avant peut-être de pleurer…..

 

 

2 réponses sur “Les bijoux de la lettre”

  1. Éclaircie dit :

    Ah ! les timbres , joliment évoqués, pour les messages qu’ils ont transportés et cette tendresse à les collecter. Ce sont les cadeaux en plus du courrier.
    La question des timbres qu’on ne sait à qui léguer, me fait penser aux mots qui doivent entraîner la même question.

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