Fatale ivresse

 

 

 

 

 

– Alban, je voudrais, je voudrais…

 

–Comme tout le monde, Agathe. Tous veulent l’aimer, peu la connaissent. La mer, c’est le poumon de la Terre, et le mouvement des marées, sa respiration. On peut l’aimer la nuit, l’écouter sans la voir, la deviner, imaginer l’eau sombre des abysses, ou la contempler le jour  planant de marais en estrans, de canaux en chenaux.

 

Certains l’aiment agitée, agressant les rochers, d’autres la préfèrent calme, déversant des rouleaux paisibles sur une plage vêtue de sable ou de galets. Nager en elle, admirer ses couleurs et ses formes, c’est pénétrer ses secrets intimes.

 

Prends cette bouteille et n’oublie pas de consulter ta montre, tu as une heure, pas davantage…

 

Dix minutes.

 

—Emprunte la longue route en pente qui plonge vers la mer. Elle est bordée par les dernières feuilles des marronniers malades. Plonge vers Alcatraz, tu trouveras la voie marine aux réverbères étranges, tu verras les chevelures des varechs qui dessinent comme des roses des sables sur les bancs luisants de marée basse.

 

Vingt minutes.

 

—Esquive les hauts fonds, là se trouvent les rabat-joie, les chacals, les charlatans de chagrins, les camelots de pacotilles, les trafiquants de tracas, les maquilleurs d’arcs-en-ciel en coraux multicolores. Ils te feront des sourires hypocrites et des promesses glauques, passe ton chemin.

 

 

Trente minutes.

 

—Au dessus de toi, la mer rugit, le vent siffle dans les hautbois des navires, les haubans du pont rouge gémissent. Continue, pénètre vers le sud et le calme. Là où tout n’est que flux, palmes et sérénité.

 

Quarante minutes.

 

—Et puis la lumière devient pauvre. Des fleurs éplorées posées sur des rochers baroques ondulent faiblement. Contre des devantures d’opérette, sur des étals de pacotille, des boutiquiers blêmes aux rires feutrés proposent de sanglantes astéries, des gorgones mystérieuses font la cour à des éponges époumonées.

 

Cinquante minutes.

 

—Près de la grotte aux murènes, tu rencontreras le marchand de pleurs au long manteau d’algues noires.  Ne t’arrête surtout pas. Vois les débris d’amphores qui gisent aux côtés des entrailles des  galéasses piégées. Le marchand de pleurs est cher.

 

Soixante  minutes.

 

—C’est l’heure où les poissons deviennent immobiles. Tu t’enfonces toujours plus loin, jusqu’au carrefour du mont des plaisirs, la pierre est lisse et licencieuse, si agréable au toucher. Un navire posé sur le flanc frémit au bord du gouffre, prêt pour son dernier voyage. Les hublots sont parés de cette nitescence qui n’appartient qu’aux moribonds. Reviens.

 

Soixante dix minutes.

 

Alban et Agathe se fréquentent depuis plusieurs siècles. Ils se promènent désormais selon un rituel bien établi.

 

Alban vient vers 29 heures, souffle dans sa conque et Agathe descend de son abri, belle comme une améthyste dans sa robe de six pieds.

 

Ils se rendent au café  » À l’horloge chienne de vie  » le rendez-vous des amoureux, pour prendre une anisette fumante. Ils s’installent toujours au même endroit, au fond de la salle à gauche.

 

 

Alban, les fesses posées sur le bord de la banquette en moleskine rouge admire Agathe assise sur un tripode, les coudes sur le guéridon galipoté. Agathe aime prendre la salière et verser lentement le sel qui forme de gros bouillons verts en glougloutant dans leurs tasses d’électrum.

 

Le garçon fait à la craie des bâtons sur les ardoises de leurs vies.

 

Puis c’est l’heure de la promenade dans les jardins de potassium où les bosquets de titane le disputent aux ruisseaux froufroutants d’alcali.

 

Leur amitié ne fait pas illusion très longtemps et se mue insensiblement en sentiments sensuels de plus en plus intenses.

 

Alban ne tient plus et prie Agathe de  l’accompagner chez lui. Elle accepte.

 

Quand Agathe ôte son chapeau, Alban aperçoit le plus beau des vagins qui lui ait jamais été donné de contempler. Avant même qu’il n’avale le gingembre indispensable, les phéromones d’Agathe l’assaillent et sa langue sort doucement de son oreille gauche.

 

Quatre-vingt  minutes.

 

Les pieuvres entament leur festin. Elles ont posé leurs mains gloutonnes sur le corps inanimé. L’étalonneur de sablier s’en est allé.

12 replies on “Fatale ivresse”

  1. Elisa-R dit :

    Deuxième lecture, toujours avec le même plaisir… Il va falloir penser à un contrôle anti dopage : d’où te viennent toutes ces belles idées ?

  2. Fauchon dit :

    C’est peut-être toi, qui sans le savoir les inspire!

  3. Éclaircie dit :

    Hors du temps hors du monde ce récit à la riche expression. Bravo, merci !

  4. Elisa-R dit :

    « C’est peut-être toi, qui sans le savoir les inspire! »

    Je dois préciser que je ne suis pas cette femme aux yeux verts, à la blonde chevelure et aux longues longues jambes que tu as suivie lors de ton dernier voyage à Lille. On me reconnait facilement, j’ai un troisième oeil derrière la tête (un oeil, pas un vagin) . Il ne m’est pas très utile car j’ai la vilaine habitude de poser ma tête en arrivant (elle est un peu lourde)et de l’oublier en partant…

  5. Fauchon dit :

    Non non, c’est ses cheveux qui étaient verts, elle avait une queue de morue et se prenait pour une sirène depuis son voyage a Copenhague. On la reconnait facilement, son vernis a ongles s’écaille…

  6. 4Z2A84 dit :

    Bravo pour ce récit passionnant et si bien « documenté »(tout en restant poétique). Ici descendre ressemble à s’élever. Il est vrai qu’entre deux gouffres – celui d’en bas et celui d’en haut – l’esprit confond.

  7. 4Z2A84 dit :

    « La pieuvre n’a pas de masse musculaire, pas de cri menaçant, pas de cuirasse, pas de corne, pas de dard, pas de pince, pas de queue prenante ou contondante, pas d’ailerons tranchants, pas d’ailerons onglés, pas d’épines, pas d’épée, pas de décharge électrique, pas de virus, pas de venin, pas de griffes, pas de bec, pas de dents. La pieuvre est de toutes les bêtes la plus formidablement armée.
    Qu’est-ce donc que la pieuvre ? C’est la ventouse. (…)
    Une forme grisâtre oscille dans l’eau ; c’est gros comme le bras et long d’une demi-aune (1) environ ; c’est un chiffon ; cette forme ressemble à un parapluie fermé qui n’aurait pas de manche. Cette loque avance vers vous peu à peu. Soudain, elle s’ouvre, huit rayons s’écartent brusquement autour d’une face qui a deux yeux ; ces rayons vivent ; il y a du flamboiement dans leur ondoiement ; c’est une sorte de roue ; déployée, elle a quatre ou cinq pieds (2) de diamètre. Épanouissement effroyable. Cela se jette sur vous.
    L’hydre (3) harponne l’homme.
    Cette bête s’applique sur sa proie, la recouvre, et la noue de ses longues bandes. En dessous elle est jaunâtre, en dessus elle est terreuse ; rien ne saurait rendre cette inexplicable nuance poussière ; on dirait une bête faite de cendre qui habite l’eau. Elle est arachnéide par la forme (4) et caméléon par la coloration. Irritée, elle devient violette. Chose épouvantable, c’est mou.
    Ses nœuds garrottent ; son contact paralyse.
    Elle a un aspect de scorbut et de gangrène ; c’est de la maladie arrangée en monstruosité. »

    (1) aune : mesure de longueur, valant environ 1 m 20.
    (2) pied : mesure de longueur, valant environ 30,5 cm.
    (3) hydre : monstre mythologique à plusieurs têtes.
    (4) arachnéide par la forme : qui a la forme d’une araignée.

    Victor HUGO, Les Travailleurs de la mer (2ème partie, Livre IV, chapitre II).

    Source : »Etudes Littéraires ».

  8. Fauchon dit :

    Merci 4z pour ce texte richement documente. Il parait qu’il existe des calmars de plus de vingt mètres!

  9. OulRa dit :

    C’est un récit intime, exotique et fascinant ! Un carnet, un journal de voyage vague ultra précis. Ne manque en fond marin sonore, que le chant au kilomètre d’un pianocktail* rare et chiné.
    Merci beaucoup, Heliomel, pour cette lecture (ses effets me rappellent ceux du varech de narguilé).

    * Brevet d’invention (au nom de Gédéon Mauve) déposé sans doute concomitamment avec celui du gidouillographe et sanctionné par Diplôme de l’ordre de la Grande Gidouille du 22 Palotin 80.

  10. 4Z2A84 dit :

    Gidouille désigne la bedaine d’Ubu.

  11. chibani dit :

    Re-lecrure et re-plaisir.
    Je pense même qu’ici je l’ai mieux apprécié.

  12. OulRa dit :

    Plaisir de relecture.
    <] ;o)

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