Victor Hugo, notre plus grand poète, en vers…et en prose.

« La rêverie, qui est la pensée à l’ état de nébuleuse,
confine au sommeil, et s’ en préoccupe comme de sa
frontière. L’ air habité par des transparences vivantes,
ce serait le commencement de l’ inconnu ; mais au delà
s’ offre la vaste ouverture du possible. Là d’ autres
êtres, là d’ autres faits. Aucun surnaturalisme, mais
la continuation occulte de la nature infinie. Gilliatt,
dans ce désoeuvrement laborieux qui était son
existence, était un bizarre observateur. Il allait
jusqu’ à observer le sommeil. Le sommeil est en
contact avec le possible, que nous nommons aussi
l’ invraisemblable. Le monde nocturne est un monde.
La nuit, en tant que nuit, est un univers.
L’ organisme matériel humain, sur lequel pèse une
colonne atmosphérique de quinze lieues de haut, est
fatigué le soir, il tombe de lassitude, il se
couche, il se repose ; les yeux de chair se
ferment ; alors dans cette tête assoupie, moins
inerte qu’ on ne croit, d’ autres yeux s’ ouvrent ;
l’ inconnu apparaît. Les choses sombres du monde
ignoré deviennent voisines de l’ homme, soit qu’ il y
ait communication véritable, soit que les lointains
de l’ abîme aient un grossissement visionnaire ; il
semble que les vivants indistincts de l’ espace
viennent nous regarder et qu’ ils aient une curiosité
de nous, les vivants terrestres ; une création
fantôme monte ou descend vers nous et nous côtoie
dans un crépuscule ; devant notre contemplation
spectrale, une vie autre que la nôtre s’ agrège et se
désagrège, composée de nous-mêmes et d’ autre chose ;
et le dormeur, pas tout à fait voyant, pas tout à
fait inconscient, entrevoit ces animalités étranges,
ces végétations extraordinaires, ces lividités
terribles ou souriantes, ces larves, ces masques,
ces figures, ces hydres, ces confusions, ce clair de
lune sans lune, ces obscures décompositions du
prodige, ces croissances et ces décroissances dans
une épaisseur trouble, ces flottaisons de formes
dans les ténèbres, tout ce mystère que nous
appelons le songe et qui n’ est autre chose que
l’ approche d’ une réalité invisible. Le rêve est
l’ aquarium de la nuit.
Ainsi songeait Gilliatt. »
.
Victor Hugo « Les Travailleurs de la Mer » (Première
Partie, Livre premier : VII « A maison visionnée habitant
Visionnaire »).

4 replies on “Victor Hugo, notre plus grand poète, en vers…et en prose.”

  1. Elisa-R dit :

    Un texte qui vient logiquement enrichir « Le creuset de l’aube ». Victor Hugo était plus qu’un écrivain ! …Ca me remet en mémoire un livre, assez distrayant qui fait allusion à Nerval et à Breton et surtout au monde qui s’ouvre lorsque nos yeux se ferment chaque soir :  » Les portes du sommeil « , de Fabrice Bourland. Celui qui a beaucoup lu n’apprend pas forcément mais se replace, le temps d’une lecture, dans une atmosphère que je trouve plutôt agréable.

  2. 4Z2A84 dit :

    Je note ce nom : Fabrice Bourland et le titre de son ouvrage.
    La première phrase dans l' »Aurélia » de Gérard de Nerval : « Le rêve est une seconde vie ».

  3. Éclaircie dit :

    Une belle vision du (de) rêve par une plume de talent, je vais retourner dormir….

  4. 4Z2A84 dit :

    Une plume de…talent ? C’est peu dire. Une plume de génie !

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